Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
La multimodalité objective [publié le 09 janvier 2012]
La logique du « Ou » est un des héritages de la révolution industrielle. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Il faut qu'une journée soit ouvrable ou chômée. Il faut qu'une entreprise soit rentable ou défaillante. Il faut toujours « choisir ». La logique de l'exclusion s'impose. A la différence du mécanique, le biologique sait pratiquer la logique du « Et ». Un homme peut être dépouillé de ces feuilles et cependant continuer à vivre en attendant la fin de l'hiver. Un animal peut se sentir en pleine forme et cependant vieillir. Une fleur peut être empoisonnée et cependant arborer des couleurs triomphales. Un tas de fumier peut enfanter des roses. Ici commence le règne de l'ambiguïté. Chaque berceau dissimule un cimetière ; chaque automne, un printemps. Le secret du développement durable ne réside pas dans la stabilité d'une ligne droite, blanche, horizontale, pure, sinistre. Il est au contraire fait de milles courbes imprévisibles qui se superposent en bondissant comme des dauphins. A la manière du vivant il intègre des mailles entrelacées qui pratiquent le caprice des couleurs à la façon de guirlandes lumineuses à Noël. Le secret du développement durable réside dans la capacité à se réinventer sans cesse. Les objets multifonctions intelligents Dans cette optique on peut rêver d'une bio-économie dont les objets produits puis échangés ne sont plus des objets passifs mais des sujets intelligents capables de changer de sens en fonction des circonstances. Chacun contient en germe une polyvalence, une collection de possibilités, une inclusion de virtualités. Aux articles d'usines destinés à un usage bien précis avant d'être jetés se substituent des systèmes informatiques ou des mondes virtuels (comme Second Life) destinés à évoluer parallèlement à l'évolution de leurs utilisateurs. Nous ne sommes plus dans le « Et » mécanique, mais bel et bien dans le « Ou » biologique. Le dernier exemple en date est celui du I-phone. Mais on peut avant lui citer l'ordinateur ou le téléphone portable. Chacune de ces machines peut devenir tour à tour bibliothèque, machine à calculer, appareil photo, télévision, boîte à musique ou terminal communiquant. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Chaque jour naissent des populations de nouveaux logiciels en Open source que chacun peut télécharger à sa guise sur download.com ou telecharger.fr. Comme des êtres vivants, ces « machines » ne sont pas destinées à êtres jetées, une fois leur mission accomplie, mais au contraire à vivre leur vie propre, impossible à prédire et donc habilitée à survivre aux aléas de l'avenir. Les créatures du futur aimeront flirter avec l'ambiguïté. Elles associeront volontiers les contraires, goûteront le sucré salé, cultiveront le paradoxe. La « multimodalité » triomphera. Les objets du futur seront multifonctionnels. Les « alicaments » concilient l'aliment et le médicament. Un habitat peut à la fois être aménagé comme domicile, espace de travail et lieu de formation. Une machine attachée à votre poignet peut être une montre ET un GPS ET un visiophone itinérant. Les robots du futur ne nous ressembleront pas, comme le pensaient nos grands parents, par leur apparence physique aux apparences de Lego géant, mais par une évolutivité et une polyvalence au moins égale à la nôtre. La polyvalence des échanges Les échanges, comme les objets, s'affranchiront également des vieux schémas à solution unique. On pourra se former en dehors du cadre étroit de l'Education Nationale. Les sens uniques se feront rares. Les « procédures » cèderont leur place aux solutions flexibles. La « mono modalité » ne sera plus qu'un vieux souvenir. Au Canada, le covoiturage est une réalité de tous les jours : une file sur l'autoroute est réservée aux conducteurs associés. Au Danemark, la « flexisécurité » ne demande plus à l'entreprise de choisir entre l'économique et le social. Au sein d'une multinationale, comme Philips ou Nestlé dont les usines sont éparpillées partout, il n'existe plus vraiment de circuit obligé pour les transferts de marchandise. A la manière des « paquets » d'information sur Internet, leurs paquets de matière première peuvent prendre mille chemins en fonction des moyens de transports de marchandise, de l'encombrement des entrepôts ou de l'âge du capitaine. Sur un bateau comme le Hurtigruten, l'Express côtier qui relie chaque jour Bergen à Mourmansk en longeant toutes les côtes de Norvège, l'équipage ne discute pas des tâches à accomplir au regard de leur contrat de travail. On retrouvera ainsi le visage sympathique du matelot du matin au service des chambres l'après-midi puis, le soir, en permanence au Bar. C'est également le cas des GO des Club Med du monde entier qui peuvent cumuler sans complexe des tâches complexes. Patrick, l'Australien, qui parle anglais, français, indonésien et un peu de chinois, est à la fois moniteur à l'école du cirque, assistant au planning en l'absence d'Ingrid, la suédoise et clown pourvu d'un nez rouge au spectacle du soir. L'avenir durable n'appartient plus aux fonctions mais aux missions, ce qui n'est, en soi, pas trop mauvais car confier une fonction à quelqu'un le transforme en fonctionnaire. Donnez au contraire une mission et vous créez un missionnaire. La biodiversité personnelle préservée Le principe de multimodalité, qui s'applique aux objets comme aux échanges, s'imposera durablement au flux d'informations et de compétences. La logique exclusive qui sépare artificiellement le temps de la scolarité autiste, puis celui du travail éreintant, puis celui de la retraite asséchée rendra sa place à la logique inclusive de toujours : celle où l'apprentissage, le travail et le jeu se tiennent par la main. Le travail des enfants sera enfant réhabilité et les retraités ne seront plus obligés de faire la Retraite de Russie. La vieillesse n'étant au fond qu'une « spécialisation » de plus en plus poussée, il deviendra possible d'y échapper, au moins de la retarder, en préservant sa biodiversité personnelle aussi tardivement que possible. L'habitacle fait l'habitant : rendez les adultes vieillissants aux écoles et vous en ferez des écoliers. Offrez aux jeunes enfants des responsabilités et vous en ferez des responsables. Plongez les quadragénaires stressés dans une cour de récréation. Vous leur restituerez les joies de la re-création. Le temps des spécialistes où l'on était juriste, coiffeur ou géomètre est un modèle de développement non durable car il assèche les ressources d'un individu exactement comme un sol bourré de phosphates (ou de produits azotés)et confiné à la monoculture jusqu'à son épuisement. Quand l'expertise technique cède le pas aux approches multidisciplinaires, non seulement les solutions fleurissent, mais également l'individu reverdit. Et c'est pourquoi il faut dans les entreprises de service décréter la fin des organigrammes, des services, des qualifications. Ce qu'on appelle aujourd'hui la mode du « management transversal » n'est au fond que le retour au bon sens, à la libération des compétences. Les entreprises qui se développent durables sont celles qui permettent aux idées créatrices de circuler librement. NuancesTout ce qui est excessif est éphémère. Ne dure que ce qui se nuance, que ce qui sait s'associer à son contraire. L'association des contraires elle-même, parce qu'elle est par nature fiévreuse, chaotique, émouvante, doit si elle veut réussir se faire lucide et objective. A l'image de l'évolution naturelle qui alterne l'expérimentation constante et la sélection rigoureuse, l'invention passionnée ne triomphe que si elle est entrecoupée d'observations neutres. Si le tissu socio-économique de demain ressemblera plus à organisme vivant qu'à la grande machine du 20ième siècle dont Jules Verne rêvait, du vivant il aura non seulement la créativité débridée mais également la vigilance impitoyable, l'extrême lucidité. En d'autres termes, comme les 3 précédentes, la quatrième clef du développement durable ne fonctionne que si elle est capable de s'autoréguler en contenant en elle-même son inverse. Après avoir appris à réduire (décapitalisation), réutiliser (relocalisation), recycler (saisonnalité), il nous faut encore apprendre à nous réinventer chaque jour (multimodalité). Mais à chaque fois, c'est en tricotant une maille à l'endroit, une maille à l'envers. En langage « Institut », nous dirons que votre « Orange » créatif, devra, pour fonctionner, s'allier à votre « Bleu » objectif. Car l'homme en se défaisant se fait.
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