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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

La fin des pyramides [publié le 04 octobre 2009]

On peut être tenté parfois, de se comparer à un arbre ou à une pyramide égyptienne. On peut se dire qu'à la façon de la pyramide de Khéops ou d'un séquoia gigantesque, nous avons, au fil des ans accumulé des couches successives de blocs de pierre ou de cellules végétales. On peut être tenté de se représenter soi-même comme une superposition de diverses influences ou encore un empilement d'événements classés bien sagement en ordre chronologique, un peu à la manière d'un CV.

Il est certain que l'analyse peut mettre en évidence, au sein de ce que nous sommes, des composantes isolées dont la logique implacable semble relever d'une sorte de vie autonome :

1) Le caractère (1), porteur des besoins, du potentiel et donc du destin de la personne. Ce caractère, inné, vous est donné une bonne fois pour toutes, non au berceau, comme à la princesse Aurore dans la Belle au Bois Dormant, mais dès la conception, au hasard du brassage des gènes paternels et maternels, au moment de l'impression de votre carte génétique.

2) La mentalité (2), qui forge avec le caractère la personnalité. Celle-ci est porteuse du vécu psychanalytique,  de l'itinéraire de toute une vie et des mythologies culturelles propres à un pays, à une époque, à un milieu social, à une famille. Elle fluctue doucement mais inlassablement, comme un long parchemin où rien n'est jamais effacé mais où chaque jour viennent s'ajouter de nouvelles péripéties dans cette saga, cette légende, cette chronique personnelle.

3) Les attitudes (3) qui sont autant de réponses aux questions que vous pose votre environnement. Ces attitudes fluctuantes, souvent contradictoires, parfois incohérentes mélangent, au cœur d'un kaléidoscope étonnant des rôles joués pour satisfaire le monde extérieur, des mouvements d'humeur, des émotions discrètes, des envies déclarées. Ces attitudes sont votre vitrine officielle, explicite, bien visible à l'intention de la société des hommes qui souvent ne comprendront de vous rien d'autre. Elle engage votre responsabilité, même si souvent elle vous trahit.

La critique principale que l'ont peut se faire à cette représentation en millefeuille (ou en lasagne, ou en Big Mac, selon vos préférences culinaires), c'est en effet de vous trahir si vous êtes autre chose qu'un esclave.

Il va de soi qu'on a le droit d'être un esclave, un mouton, un objet, un pur produit d'une génétique, d'une histoire ou d'une situation. C'est ce que suppose le modèle pyramidal que nous venons de décrire. La formulation du caractère (1) suppose que vous n'êtes rien d'autre qu'un pantin, esclave de votre nature. Le descriptif de la mentalité (2) induit que vous ne seriez rien d'autre qu'un guignol, esclave de sa culture, un pur produit de votre milieu ou de votre histoire personnelle. L'analyse de vos attitudes (3) vous réduit à l'opportunisme, à la soumission passive aux circonstances, à l'esclavage de la situation.

Or comme vous le savez, sans doute, il ne suffit pas d'avoir de la farine, des œufs (même très frais) et du beurre (non pasteurisé de préférence) pour faire une excellente pâte feuilletée. Il y faut en effet ajouter l'expertise de la crémière, sa touche inimitable : c'est elle qui fait toute la différence entre la gastronomie authentique et l'authentique banalité. Une fois croquée la pâte, on peut être en déduire les ingrédients. Mais a contrario, la connaissance des ingrédients ne suffit pas toujours à prédire la saveur de la pâte. Sauf si bien sûr on parle des surgelés Picard. Mais ceci est une autre affaire.

Il faut donc introduire dans l'analyse de votre personnalité une dimension synthétique, facultative mais essentielle, qui va non pas s'ajouter aux trois dimensions précédentes mais qui au contraire va au contraire les multiplier, les intégrer, les transformer en les frottant les unes aux autres tout en les dépassant. Comme si pour exister il fallait être capable, obstinément de s'extraire hors de soi

Pour décrire cette quatrième dimension différents noms peuvent être utilisés.

On peut ainsi parler de "valeur ajoutée" avec les risques de mettre sur le compte d'une addition, ce qui relève de la multiplication.

On peut aussi parler de "capacité d'auto-extraction" pour exprimer le mouvement de recul et de négation de soi que cette plus-value suppose. C'est en effet en se déboitant de soi que l'on avance, que l'on progresse, que l'on vit la vie au lieu d'être vécu par elle. L'homme en se défaisant se fait. Je n'existe jamais autant que quand je me refuse tel que je suis. On peut encore utiliser l'étrange mot de "Personne". Ce mot là, en français du moins, connait deux sens presque opposés : celui d'identité personnelle globale et celui d'absence d'identité. Comme si l'identité réelle consistait justement à se nier elle-même. Le mot est familier, angoissant et grisant à la fois. Il donne un peu le vertige, et c'est plutôt bon signe. Les moments importants d'une vie sont peut être ceux où l'on éprouve une sensation de vertige. Personnellement, j'aime bien le concept de "Moi" en opposition au "Soi" qui rassemblerait les trois dimensions passives : caractère (1), mentalité (2) et attitudes (3). Ce Moi, qui intègre tout le reste de façon dynamique, peut en effet se définir comme la négation dynamique de tout le reste, un peu comme l'Ame, dans les religions, se définit d'abord comme la négation permanente du Corps et de ses exigences. L'affirmation du Moi ne peut en effet procéder que de la négation du Soi, dans l'émergence continuelle de la personne hors d'elle-même. 

Qu'il faille hésiter sur le choix du mot est plutôt une bonne chose, car cette quatrième dimension, dont il est ici question, doit rester un mystère. Identifiée, délimitée, objetisée, institutionnalisée, pasteurisée à l'intérieur d'un mot, elle perdrait sans doute ce qui fait toute sa saveur : un mouvement insaisissable, une dérobade capricieuse, le permanent refus d'elle-même.

Il y a des individus chez lesquels le caractère (1) est si puissant qu'il triomphe sur tout le reste. C'est par exemple le cas de François 1er, qui à la bataille de Pavie, tombe immédiatement entre les mains des soldats de Charles Quint quand son impulsivité naturelle l'a amené à chargé droit devant sans réfléchir. Il y a aussi des ronds de cuir qui, dans les administrations, ne s'écartent jamais de la fonction qui les habite et des procédures imposées par la situation (3). Il y a surtout les disques rayés de la mentalité (2) qui ronronnent toute leur vie le jugement de valeur inconditionnels dont le milieu ou l'histoire les ont faits porteur ("L'Allemagne est l'ennemi héréditaire !"). Or la mythologie, c'est la plus dangereuses des fausses personnalités, car bien souvent les hommes ont bien du mal à se défaire de leur enfance. En la matière une défection se vit souvent comme une déloyauté à l'égard de son milieu et se solde parfois même par une expulsion.

On peut aussi se demander, si devenir adulte ne consiste pas fondamentalement à se libérer des contes de fée appris pendant l'enfance ou tout au moins à rendre conditionnels les axiomes inconditionnels hérités de l'histoire personnelle ou des milieux d'appartenance. Quand vous vous dites par exemple que si vous cessez un instant d'être méfiant, votre environnement va immédiatement en profiter, vous ne vous racontez pas forcément des sottises. Les vérités toutes faites, comme les préjugés ou les légendes ont souvent une base de vérité. Simplement, ce postulat fermé, rigide, inconditionnel doit, pour être pertinent, s'assouplir peu à peu dans une forme conditionnelle : dans certains lieux et à certains moment, il ne faut pas baisser sa garde si l'on veut éviter certains ennuis regrettables (mais non mortels) comme la trahison ou la tricherie.

Le sens de la vie est peut être en effet celui d'une quête de sens. Et le sens n'apparait qu'avec une lecture personnelle du monde et de soi. C'est bizarrement en prenant du recul avec soi : ses idées toutes faites comme ses besoins organiques que la peur de la mort se dissipe et laisse la place au sentiment d'une sorte de vie intemporelle. Cet éveil peut venir avec l'âge ou au contraire s'évanouir en vieillissant. Flagrante sont ainsi les divergences dans les différentes façons de vieillir. Il y a ainsi ceux qui continuent à travailler et ceux qui ont pris leur retraite, ceux qui ouvrent les yeux et ceux qui se recroquevillent sur leurs certitudes, ceux qui se coupent de la réalité depuis l'intérieur de leur petite bulle, ceux qui se désagrègent, ceux qui n'ont pas compris que la vie, c'est ce qui vous arrive pendant qu'on fait des plans et que la mort, la vraie mort, c'est de ne plus être capable de digérer l'inattendu.

Dans ce contexte, la fragilité devient une force et la force une fragilité. Les gens intéressants sont rarement les blocs homogènes ou les boules compactes. Bien plus souvent, les personnes qui ont vraiment quelque chose d'intéressant ou de nouveau à dire sont les structures personnelles lézardées ou fissurées de l'intérieure. Dans les fissures d'entre les briques circule alors une pensée destinée à panser, à pallier aux contradictions  et qui ne peut y parvenir que dans l'originalité.

Le modèle pyramidal de la personnalité risque donc d'en donner une image éloignée. Rien dans la vie de Victor Hugo ne laissait présager son exil à Guernesey ou l'écriture de La Fin de Satan : ni son caractère d'exubérant, ni ses exigences narcissiques, ni son milieu bourgeois, ni son parcours de notable et de pair de France, ni sa position d'académicien. Non content d'être vécu par sa vie, il a vécu la sienne en se déconstruisant, en se détricotant comme les broderies de Pénélope. Adolescent ultraroyaliste, il devient orléaniste avant de devenir un député républicain, voire militant d'extrême gauche au crépuscule de sa vie. Sa poésie comme sa vie sentimentale ne cessent de se réinventer. L'analyse pyramidale de son parcours nous prédisait une intégration sociale maximale. Et nous trouvons tout au long de sa vie une fascination pour les gueux, les Misérables, les parias, les exclus de toute sorte. L'approche pyramidale ne fonctionne pas. Une autre différente est requise.

Celle-ci nous viendra peut être de la géologie.

Les géologues décrivent la Terre comme un ensemble de quatre cercles qui s'englobent. Il y a au centre un noyau dur de fer ou de nickel (1) qui reste stable et autour duquel tout le reste pivote. Il y a ensuite un manteau de magma (2) où de la roche fusion circule lentement en attendant de jaillir parfois  par les pores d'un volcan. L'ensemble est recouvert d'une écorce apparemment très dure, très immobile (3) mais en reconstruction permanente, soumise qu'elle est à l'érosion de par-dessus et de par dessous. Enfin une atmosphère (4) englobe les trois cercles précédents en créant un espace, perpétuellement instable, mais favorable à toutes les formes de la vie.

On peut, sur ce modèle, imaginer une représentation de votre personnalité où quatre cercles concentriques s'englobent les uns les autres, à la façon d'une onde tellurique qui se propage depuis les profondeurs du magma pour générer à la surface un tsunami ou un tremblement de terre. Le premier cercle correspond à votre caractère (1) relativement immuable. Le second correspond à la personnalité (2) qui conjugue votre caractère aux lents mouvements de votre culture et de votre expérience personnelle. Le troisième décrit les personnages (3) rigides et variés que vous jouez à tour de rôle pour tenter, comme ils peuvent, d'adapter votre personnalité aux contraintes issues de votre environnement extérieur et intérieur et de négocier sans cesse de nouveaux compromis entre vos désirs et la réalité. Enfin un quatrième cercle décrit votre personne (4). Cette quatrième dimension, associée dans le modèle à l'atmosphère ou à la biosphère terrestre, englobe les trois précédente en leur donnant ce qui leur manque : un espace où peut enfin d'épanouir la vie terrestre faite de mouvements, de luttes pour la survie et de contradictions omniprésentes.

Dans ce modèle de représentation, la caractérologie n'ambitionne certainement pas à vous enfermer dans une boite. Bien au contraire, elle vous aide à comprendre dans quelle boite ont tenté de vous emprisonner votre nature, votre culture, votre histoire ou votre position, afin précisément de vous aider à vous en libérer.

Car exister, c'est se vider de soi en allant au delà.

 

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