Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
Insouciance [publié le 20 octobre 2009]
Quand vous étiez enfant, le merveilleux était encore possible. En Hiver il y avait encore de la neige qui tombait. Assis au coin du feu, le soir du réveillon, vous vous entendiez raconter des histoires de Père Noël et de rennes volants. On évoquait le Futur comme un monde fabuleux où les transports seraient encore plus rapides, les voyages encore plus nombreux, les résidences encore plus spacieuses, l'énergie encore meilleur marché. C'était le temps où le baril de pétrole coûtait moins cher que celui d'eau minérale, où l'on pouvait prendre la voiture aussi souvent que l'on voulait, où les domiciles surchauffaient, où l'on n'hésitait pas à tirer la chasse d'eau, même pour un petit pipi. Aujourd'hui, de quoi parle-t'on aux enfants dans les écoles primaires : Auschwitz, Hiroshima, la grippe H1N1, un milliard d'affamés, le changement climatique, la disparition des hydrocarbures, la fin du monde, l'absence d'espoir. On peut se consoler en se disant que le Moyen Age n'était pas mieux et que tout âge a connu ses Cassandres, ses oiseaux de mauvais augure, ses prophètes misanthropes à moitié sourds travaillant dans le cadre de je ne sais quel institut. On peut se rassurer en se disant que nos scientifiques ne tarderont pas à découvrir des énergies de substitution. Des énergies de substitution aux hydrocarbures, il n'y en a à vrai dire pas beaucoup. La fine fleur de la Chevalerie scientifique ne cherche pas autre chose, en vain, depuis près de quarante ans (1973 : premier choc pétrolier). Et, avec le dépassement du "Pic de Hubert", les réserves de Pétrole sont déjà à moitié épuisées : il n'y en a plus que pour quarante ans à peine. Le gaz, puis l'uranium et le charbon atteindront leurs limites quelques décennies plus tard. Si l'on considère l'horizon à un siècle et non pas à dix ans, il n'y a en vue, aucune solution pour continuer à mener bien longtemps le train de vie énergétique dont nous bénéficions aujourd'hui. Il a fallu 100 millions d'années pour concentrer en hydrocarbures le soleil reçu par toute la biosphère : plantes, planctons et animaux, dinosaures compris. En 200 ans environ, nous en avons dépensé environ la moitié. Au rythme actuel de consommation, les caisses seront vides aux alentours de 2050. Ce qui aggrave encore considérablement les choses, c'est le paramètre démographique. Au commencement de l'exploitation des hydrocarbures, soit aux environs de 1800 quand Bonaparte endosse l'habit de premier consul, la population du monde flirte avec le milliard. Deux siècle plus tard, nous en sommes à 7 milliards alors que dans les deux mille ans précédents, la population n'a que doublé. Comment cela est-il possible ? La solution est donnée par l'impact de l'énergie sur la productivité qui impacte l'économie, qui impacte la démographie. Quand les ressources en énergie explosent, la population explose. Ces 7 milliards d'habitants partagent tous un rêve merveilleux : avoir la main sur autant d'hydrocarbures que vous, l'Occidental, pour pouvoir à leur tour disposer d'une automobile privée (et pourquoi pas d'un Monospace pour Madame ?), pour pouvoir bien chauffer leur maison en hiver et passer de merveilleux réveillons de Noël à se raconter de belles histoires et à déballer des dizaines de cadeaux de plastiques, c'est-à-dire de pétrole, transportés depuis le Chine au moyen du pétrole. Ce rêve est-il réalisable ? En fait, tout est inclus dans une formule fort simple et fort facile à retenir : (D * R) / E = constante, où D figure la démographie (en nombre d'habitants), R, le revenu par habitant et E, l'énergie disponible à la consommation. Actuellement l'Européen moyen dispose de l'équivalent énergétique de 50 esclaves à son service personnel si l'on convertit l'énergie musculaire que peut donner un homme en TEP (Tonne Equivalent Pétrole). Ces 50 esclaves (100 aux Etats Unis) sont en charge de vous véhiculer ou bon vous semble dans votre carrosse, d'aller pour vous au bout du monde chercher ce bœuf d'Argentine ou ces fruits exotiques dont vous raffolez comme l'Ananas Victoria ou la Maracuja d'Amazonie, de faire tourner la nuit votre lave-vaisselle ou votre sèche linge et même de vous préparer de temps en temps un petit Nespresso. Si l'Energie globale diminue, il n'y a que deux solutions : soit réduire de façon drastique la démographie (D) par des famines, des guerres, de l'infanticide ou de l'extermination en masse, soit réduire de façon massive votre niveau de vie (R), c'est-à-dire le nombre d'"esclaves fossiles" mis à votre disposition. Dans les deux cas : reflux démographique vers les 1 milliard d'habitants de 1800 ou reflux économique vers le niveau de vie des paysans de 1789, il y a des soucis à se faire. On peut donc supposer que le terme d'"insouciance" va disparaitre progressivement de votre vocabulaire. A moins bien sûr que ce ne soit pour la dénoncer. La disparition de l'inconséquence sera-t'elle l'un des corollaires de la raréfaction de l'insouciance ? Avec l'effondrement des ressources énergétiques, le droit à l'erreur risque lui aussi de décliner. On cherchera à couper les causes de leurs effets secondaires. On déconnectera la sexualité de ses conséquences en termes de procréation. On réduira la pollution et l'accumulation des déchets en rendant toute production autodégradable. On deviendra très prudent en matière de clonage, de manipulation génétique transmissible par l'hérédité, de destruction des espèces vivantes (la moitié environ des espèces vivantes ont déjà disparu depuis 1800), de pollution irrémédiable façon Tchernobyl. L'individualisme irresponsable des années 1968 (juste avant le premier choc pétrolier de 1973) ne risque-t'il pas, lui aussi, de passer de mode ? L'individualisme est possible quand le rapport triangulaire (D * R) / E est favorable, comme sous la Renaissance italienne, dans la Hollande du 17ème siècle, la France du Second Empire ou les Etats Unis de Kennedy. Quand le rapport triangulaire devient défavorable, l'individualisme devient dangereux et trop coûteux en énergie. Un caprice, ça coûte cher. Il y a donc à parier que l'Hédonisme individualiste, inconséquent, insouciant de vos parents ou grands-parents soixante-huitards ne soit plus tellement à la mode d'ici quelques années. Après votre réveillon flamboyant, une fois que les amis de votre âge s'en furent allés, vos enfants vont devoir se remonter les manches, jeter les emballages déchiquetés, débarrasser la table, remplir le lave-vaisselle (ou, faute de courant, laver les assiettes à la main), passer l'aspirateur (ou, faute de courant, ramasser, une par une les innombrables épines du pauvre sapin surchauffé) pour vous permettre de revivre une fois encore l'émotion du merveilleux de votre enfance.
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