Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
L'entreprise en métamorphose [publié le 22 décembre 2009]
Difficile, de plus en plus difficile, de définir ce qu'est une entreprise. Officiellement, c'est un statut juridique. Par exemple : la SARL, la SA ou encore la Microentreprise. Mais il y a des associations loi 1901, des familles ou des groupes informels qui, sans statut, créent des produits ou les distribuent à la façon de n'importe quelle entreprise. Pour en voir, il suffit de se rendre sur une place de marché le dimanche matin ou le même dimanche, mais dans l'après-midi, dans un village qui ouvre ses rues à une vide-grenier. D'un point de vue pratique cette fois, une entreprise s'est longtemps caractérisée par un regroupement de salariés autour d'un employeur pour travailler ensemble en un lieu donné selon des horaires donnés, afin de réaliser des profits. Or, aujourd'hui, demain, la diversité des formes prises par les entreprises est telle que chacun de ces paramètres devient une option aisément résiliable. 1) La notion de salarié est par exemple en train de se raréfier au profit de bénévoles ou de collaborateurs indépendants qui gravitent autour de l'entreprise sans lui appartenir juridiquement. 2) L'employeur ressemble de moins en moins à un employeur ne serait ce que parce qu'il n'emploie plus d'employés. 3) Avec le télétravail, l'augmentation du coût de déplacement et le développement de l'ubiquité, de moins en moins de collaborateurs se sentent obligés de se rendre chaque jour dans les locaux de leur entreprise : ils travaillent de plus en plus avec leur ordinateur à la maison, dans les transports en commun, sur des places de parking etc. Il n'est pas rare non plus de trouver des entreprises complètement nomades sans locaux fixe ni siège social. Une boite aux lettre virtuelle est alors créée dans un immeuble d'affaire (ou chez la mère du patron) et le système s'organise autour du téléphone portable de l'entrepreneur mobile, qui parfois ne consacre à l'entreprise qu'une petite partie d'une vie très compliquée (le reste se partageant entre d'autres entreprises... et son éventuel employeur) 4) Les horaires se destandardisent aujourd'hui plus qu'ils ne l'ont jamais fait. Les collaborateurs indépendants, qui sont souvent libres de travailler où bon leur semble et quand ils le souhaitent, respectent rarement des horaires conventionnels. Ils n'hésitent pas à travailler le weekend ou tard le soir, en contrepartie de quoi ils s'accordent fréquemment des récréations ludiques en pleine semaine en fonction des baisses d'activité, de leurs baisses d'énergie, de la baisse de luminosité en hiver ou de leurs caprices d'humeur. 5) La finalité de l'entreprise n'obéit plus toujours à une simple logique de profit. Certaines sont bénévoles, d'autres idéologiques, d'autres mixes et leur finalité n'est plus nécessairement marchande. Les "Restaus du Cœur" ne peuvent-ils pas être considérés comme une entreprise ? La vraie mission d'une entreprise est de plus en plus difficile à saisir. Alors qu'il y a quelques dizaines d'années, la grande majorité s'intégraient au même modèle : réaliser des bénéfices, on rencontre aujourd'hui de plus en plus d'OVNIS. On pourra par exemple citer : A) Les Entrepreneurs. La mission de ces individus-entreprises se borne à prendre une initiative et à vouloir que cette initiative aboutisse grâce à la coordination d'intervenants qualifiés. Appartiennent à ce type les réalisateurs de film qui souvent travaillent à leur compte et touchent une somme forfaitaire associée à un projet (lequel peut sans problème coexister avec d'autres projets). Certaines entreprises sous-traitent leurs entrepreneurs qu'elles appellent alors Chefs de Projets ou Partenaires actifs. B) L'Investisseur. Sa mission se contente à posséder un actif financier et à le faire fructifier. L'exemple typique est celui du Producteur de Cinéma dont l'intervention principale consiste à avancer du cash au point de départ et à récupérer du cash à la sortie. C) Les Acteurs. Les acteurs exécutent le travail que d'autres ont conçu, organisé ou financé. Ils touchent en général une rémunération proportionnelle au temps de travail même s'ils reçoivent de moins en moins un bulletin de salaire et si leur statut s'assimile de plus en plus à celui des intermittents du spectacle. Ils s'agglomèrent dans des configurations éphémères le temps de réaliser un film puis ils se reconfigurent autrement avec d'autres partenaires pour s'intégrer à une autre aventure, un peu comme dans un bal d'autrefois on choisissait une cavalière le temps d'une simple valse. D) L'Expert, la Vedette et le Sous-traitant. L'expert est un acteur doté de compétences particulières qui vont lui permettre de jouer un rôle clef dans l'aventure, un peu comme une vedette ou une star du cinéma. Connu dans son milieu professionnel, il cautionne fortement les projets auxquels il participe auprès des investisseurs ou des clients. C'est ainsi que les cuisiniers Pierre Gagnaire, Robuchon ou Troisgros participent aux grands restaurants japonais qui affichent fièrement leur nom dans les guides étoilés, même si leur participation effective se borne souvent à rédiger la carte et à prêter leur signature. Leur rémunération est à la hauteur de leur notoriété ou de leur compétence. Claudia Schiffer ou Georges Clooney touchent des cachets impressionnants pour de simples photos. Dans les PME française les compétences de l'informaticien (qui est parfois l'organisateur secret de l'entreprise), du comptable (qui en est le directeur financier en même temps que le responsable des affaires sociales) ou du consultant en communication (qui en est le gourou en même temps que le confesseur du patron et le confident de la patronne) se rémunère par des factures mensuelles "au temps passé". L'exigence croissante en terme de compétences spécialisées dans un contexte très instable poussent en effet les entreprises à externaliser leurs collaborations au maximum et à se recentrer sur la gestion d'une marque. Ainsi va par exemple l'industrie automobile qui sous-traite aujourd'hui la quasi-totalité de sa production à d'autres entreprises spécialisées dans la production d'un câble ou d'un boulon. E) L'Hébergeur. A la différence de l'investisseur dont l'actif est financier, l'hébergeur valorise un actif immobilier ou matériel. Il peut ainsi disposer de locaux, d'un parc machines ou véhicules, d'un vaste terrain ou de mines. Le Club Med de Vittel n'est ainsi pas propriétaire des murs et des golfs qu'il occupe. Il les loue à la Société des Eaux de Vittel qui elle-même appartient au groupe suisse Nestlé (les thermes ont été concédés dans le même temps au groupe Partouche). L'Hébergeur ne se contente pas toujours d'une situation rentière : il assure quelquefois la maintenance de son parc (comme les "fermes" de serveurs informatiques qui garantissent, en cas de défaillance, un remplacement des disques durs dans un délai de 4 heures) ou se préoccupe de son écologie. Nestlé veille par exemple à la gestion écologique exemplaire du Parc de Vittel, peut être pour défendre son image et renforcer sa Marque. F) L'Opérateur. Le business model de l'opérateur repose sur la location d'un actif cette fois immatériel : un Brevet, une Licence ou des Droits. De tous il est sans doute celui qui profite le plus d'une pure situation de rente. Sa seule activité (occasionnelle) consiste souvent à faire valoir ses droits sur ses droits auprès des tribunaux. L'opérateur est un grand familier des avocats et des questions de "propriété intellectuelle" même s'il n'est pas toujours lui-même un grand intellectuel. G) Le coordinateur de réseau. Sa situation, souvent enviable, ne s'est pas construite en un jour. Il faut du temps pour se faire un bon carnet d'adresses. En revanche, le métier paye plutôt bien. Le monde de l'Edition repose par exemple beaucoup sur ce métier : l'éditeur coordonne un auteur, des professionnels de la mise en page, des imprimeurs, un réseau de diffusion auprès des libraires, une logistique de distribution et des relations bien placées (notamment dans les médias) pour assurer la promotion de l'ouvrage et sa vente massive le jour de sa sortie. Les livres sont aujourd'hui comme les favorites d'autrefois : tout se joue le jour de leur première sortie. H) Le gestionnaire de Marque. De tous les acteurs il est aujourd'hui le plus irremplaçable. Il sera donc de tous le moins aisément externalisé. Dans l'océan de l'hyperchoix, la marque est en effet une bouée de sauvetage pour le consommateur, une assurance contre l'incertitude, un remède contre le désarroi. Une Marque doit être claire, cohérente, stable et surtout fiable : sa gestion est un métier qui demande une continuité à vie. C'est pourquoi peut être leur vie est associée à celle d'un homme et s'éteignent parfois avec lui. Que vaudrait un restaurant Pierre Gagnaire sans Pierre Gagnaire ? Sans doute ce que vaut Yves Saint Laurent depuis qu'Yves Saint Laurent s'en est allé. Pourtant Renault, Peugeot ou Citroën ont survécu au fondateur, mais non sans turbulences. AU cœur de l'entreprise, la Marque en est le noyau dur qui dure. Tout ce qui fondait autrefois l'entreprise en est donc progressivement sorti, à l'exception peut être de la marque, encore que certaines entreprises soient multi-marques et certaines marques multi-entreprises. On peut donc se hasarder à une définition nouvelle de l'entreprise : celle d'un réseau de collaborateurs rassemblés sous des marques faire aboutir des projets. Dans ces conditions pourquoi conserver le terme d'entreprise au dictionnaire alors qu'il serait plus simple et plus exact de parler de "Projets" ? Ainsi, autant les entreprises d'autrefois s'inscrivaient toutes dans un nombre limité de modèles (la ferme, l'usine ou le petit commerce), autant celles d'aujourd'hui se définissent comme des configurations originales, instables et constamment réinventées. Ces OVNIS peuvent d'une certaine façon faire penser à la peinture contemporaine en opposition à l'art classique. Dans l'art classique, il y a des formes a priori : celle du temple, du concerto ou du portrait. L'artiste est censé se limiter à une exécution parfaite de la commande qu'on lui a passée. Dans l'art contemporain, chaque artiste dispose au contraire d'une liberté terrifiante : il doit préconcevoir un genre artistique complètement nouveau, un monde avec des règles, des sens uniques, des sens interdits et des limitations de vitesse, auquel il se soumettre alors avec rigueur. Le peintre Pierre Soulage par exemple a construit sa carrière et sa célébrité sur une seule règle très simple à suivre (et surtout à comprendre, ce qui explique sa notoriété) : ne jamais utiliser d'autre couleur que le Noir. Dans l'entreprise d'aujourd'hui, de demain, tous les possibles restent possibles. N'importe qui peut y faire n'importe quoi n'importe où n'importe quand n'importe comment avec ou sans profits. Le mot même d'entreprise y va jusqu'à perdre son sens puisqu'il ne veut plus rien dire. Cependant, l'analogie avec l'Art contemporain, pour peu que vous la poursuiviez jusqu'au bout, vous livre l'unique condition. Autant les grands artistes se donnent de libertés au moment de définir leur modèle, autant ils font preuve de rigueur dans le respect des règles qu'ils se sont eux même imposées. Ainsi va également l'entrepreneur d'aujourd'hui, de demain. Il peut imaginer n'importe quel business model à condition ensuite de lui rester fidèle. Le risque est en effet, pour une entreprise créative, de rester enlisée dans un climat de liberté totale dans lequel plus personne ne puisse se retrouver : ni les clients, ni les collaborateurs, ni les fournisseurs, ni les financiers, ni le dirigeant lui-même. Un projet, quel qu'il soit, n'est viable que s'il ne se trahit pas lui-même.
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Votre article me parait fort approprié à la réflexion de quelques responsables que je forme ou accompagne et je me permets de leur transmettre.
La philosophie qui sous-tend votre blog et le site de l'institut est remarquable, et j'espère la voir se développer largement ; mon expérience de plus de 20 ans en coaching, formation et gestion de projets m'a convaincue des ressources de l'être humain...comme de sa propension parfois à préférer les ignorer !
Cordialement,
S. Guittet