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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Solitude [publié le 12 juin 2010]

Il est d'un certain point de vue infiniment tragique de n'avoir plus de témoin tout au long de sa vie. Si les tendances se poursuivent, il ne se trouvera personne pour assister à la naissance de vos arrière-arrière-petits-enfants, personne à l'enterrement de vos enfants. Le « Tu » du Bescherelle s'efface progressivement au profit d'un « Moi » omniprésent. Même le Surmoi n'arrive plus à faire sa place, à l'heure ou Facebook ou la téléréalité signalent le triomphe du Moi, Moi, Moi et encore Moi, quand ce n'est pas celui du ça chaotico-pulsionnel. Le grand secret de la relation, c'est le temps, le temps perdu ensemble. Quand les exigences du tourbillon économique ne laissent plus ni le temps ni la proximité suffisante au développement de relations, il ne reste plus que d'innombrables transactions au goût amer et solitaire.

Vos descendants se trouveront donc dans une situation paradoxale. Leur solitude intérieure sera de plus en plus grande, de plus en plus normale, et cependant leur solitude extérieure, de plus en plus précaire. S'il sera de moins en moins fréquent, ou en tous cas de moins en moins gratuit, d'être identifié, reconnu, compris, apprécié, détesté ou aimé, il deviendra tout aussi atypique de se retrouver seul à la terrasse d'un café et de pouvoir tranquillement lire son journal sans être envahi par les odeurs ou par le bruit de l'Autre. A l'inverse de la solitude affective, la solitude matérielle deviendra de plus en plus rare et donc de moins en en moins accessible au sein d'un monde sur-plein.

Quand une rareté regrettable se présente, il n'est pas rare qu'une valeur économique se propose. Deux marchés risquent donc d'émerger prochainement :

-          Le marché de la solitude matérielle. Des retraités, des épuisés, des fortunés seront demain prêts à casser leur tirelire pour profiter d'un peu de tranquillité.  Le non-voisin deviendra une denrée prisée. Demain se paiera parfois très cher le droit d'assister à un spectacle sans être noyé au milieu d'une foule, de manger dans un restaurant à l'abri d'un salon privé, de profiter d'un appartement en haut d'une tour sans voisin immédiat.

-          Le marché de l'accompagnement personnel. Rien ne sera plus important, rien n'est déjà plus important que d'être traité comme une exception lorsque les exigences de la croissance économique ont imposé partout une logique de centralisation, de standardisation, de mondialisation, d'uniformisation, de starbuckisation, de normalisation, d'impersonnalisation. A Paris, capitale mondiale de la solitude, un logement sur deux est occupé par une personne vivant seule. C'est plus qu'à Londres, plus qu'à New York, plus que partout au monde. Ici beaucoup payeraient beaucoup pour être simplement regardés dans les yeux.

triangleQu\'en pensez-vous ?ajouter un commentaire
Rédigé par Pierre Papillon 19 février 2010
Effectivement la course folle quotidienne pour arriver à suivre le rythme me garde dans une bulle qui je pense parfois m'éloigne des mes relations familiales et amicales. Dans mon cas par contre, je n'ai pas l'impression que c'est mon moi que j'entretiens mais plutôt l'ambition nécessaire pour demeurer dans les rangs. Vite le retour à l'équilibre, moi, famille, sexe et boulot.
Rédigé par Fabien Dabert 04 mars 2010
La vie urbaine et moderne est, en effet, une vraie machine à fabriquer de l’anonymat. Pour la bonne marche des choses, il faut sans cesse suivre un rythme que l’on ne maîtrise pas vraiment, subir tous ces longs déplacements, ces trajectoires quotidiennes de plus en plus robotisées. Le tout en observant avec ironie cette foule qui nous accompagne, presque familièrement pourtant, mais qu’on ne peut s’empêcher de trouver envahissante.
Même l’expression « métro-boulot-dodo » semble trop mélodieuse, trop poétique et trop rassurante pour décrire ce mal simplement cynique qu’est la solitude de masse.
Il faudrait mettre dans cette expression plus de tuyaux, de métal froid ou d’indifférence. Rien, en tout cas, qui pourrait suggérer le sourire.

Vous évoquez deux tendances économiques à venir dans notre société de la solitude. Je crains que vous n’ayez raison pour les deux.
L’espace sera sans doute une denrée rare et les possibilités de contempler, d’apprécier le monde loin de figurants, vaudront de l’or.

Quant à ce que vous suggérez du marché de l’accompagnement personnel, je serai un peu moins pessimiste.
D’abord parce que payer pour être considéré comme un être exceptionnel alors que l’on ne l’est pas sera toujours vécu comme une vraie frustration. La plupart d’entre-nous n’ont pas envie de glorifier et de faire valoir un orgueil mal placé, même pour sortir de l’anonymat.

Et puis je crois que rien n’est plus contraire à la nature humaine (si tant est qu’il y en ait une) que la solitude subie. Tout est en nous est bien trop personnel pour que l’on se passe de quête de reconnaissance véritable. Comme vous le dîtes, le désir d’être observé, discerné et apprécié est une force incommensurable qui nous sculpte plus que nous le pensons.
C’est pourquoi nous irons toujours vers l’Autre pour lui démontrer que l’on compte.

A ce titre, le « web 2.0 » n’est pas le temple du narcissisme contemporain que l’on suppose parfois. Il ne faut pas voir dans nos nouvelles pratiques de communication une décrépitude des relations humaines, fantasmées franches et chaleureuses hier, et hasardeuses et virtuelles aujourd’hui. Bien au contraire. Ce qui est recherché dans ces interactions d’écran, c’est bel et bien une véritable compagnie, un partage de rires, d’affection ou encore d’indignation.
Certes, on est loin des images d’Epinal et de la maisonnée réunie au coin du feu avec les amis du village, mais qu’importe le contexte si ce qui est partagé est sincère. Et je pense que ça l’est, vraiment.

Rassurons-nous donc, puisque nous avons des armes pour lutter contre la solitude. Enchantons-nous même à considérer un instant que nos technologies nous permettent un isolement choisi, décidé et ainsi le luxe de creuser nos relations par ordinateurs interposés. Une belle solution à la « solitude matérielle » et à la recherche si légitime de tranquillité. De belles perspectives également pour imaginer à l’avenir des appartements parisiens un peu moins vides.
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