Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
Le marché de la simplicité [publié le 13 juillet 2010]
Quand vous étiez enfant, il y avait toujours moyen de trouver des explications simples aux choses. Vous pouviez expliquer une crise économique par l'augmentation du prix du pétrole ou la dépression de votre pauvre tante par l'abandon de l'amour de sa vie. Il était encore possible d'aller prendre un café sans sucre et sans goût de vanille ajoutée, d'acheter un simple bifteck chez le boucher du coin ou de faire des études d'anglais pour devenir professeur d'anglais. Dans le nouveau monde, la complication universelle est devenue la norme. Tout est en effet lié à tout. Les innombrables liens des innombrables sites web ont créé une forêt tropicale aux lianes chevelues. Le moindre mouvement est connu de Google ou de Facebook qui répercutent l'information à tous les autres terriens. Il n'est plus possible d'acheter des œufs sur Hourra.com sans déclarer son numéro de carte de crédit à 12 chiffres augmenté de son code confidentiel et de recevoir toutes les semaines une newsletter déterminée à rendre votre numéro client actif, c'est-à-dire à vous rendre captif. La simplicité devient donc peu à peu un produit de luxe, réservé aux initiées, à une élite ou aux vacances. A quand la ferme française, reconstituée dans un sous-sol de Las Vegas où de Dubaï, où il est possible de n'acheter qu'un œuf ou un yaourt non aromatisé ? A quand des marchands de sieste pour vous vendre à prix d'or la possibilité de passer deux heures dans un fauteuil sans votre téléphone ? Depuis longtemps déjà, il n'y a pas, au Japon, de plus grand raffinement, que de passer deux heures assis silencieusement au bord d'un petit jardin à contempler un gros caillou. La simplicité devient évidemment une question d'hygiène et de lutte contre la folie. La complexité ne peut pas impunément à la façon d'un nénuphar doubler de taille tous les cinq ans sans créer de grandes perturbations écologiques. Il y aura demain des cures de simplicité comme il y avait jadis des cures d'amaigrissement pour les obèses. Les prescriptions des médecins se multiplieront dans un courant de mode. Les organismes de formation s'y mettront à leur tour. On peut imaginer en deux modules de deux jours une formation appliquée à la prise de soleil, alternant les apports théoriques et les mises en application sur le terrain consistant à se tourner les pouces (cent fois dans le sens des aiguilles d'une montre, cent fois dans le sens inverse), assis sur le bord d'un trottoir.
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