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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Le marché de la sieste [publié le 06 juillet 2010]

Un besoin naturel...

Tous les mammifères le savent. Notre organisme est ainsi fait qu'il a besoin de faire la sieste l'après-midi. D'ailleurs ils la font tous, même sans ordonnance médicale. L'après-midi d'été, promenez-vous dans un zoo. Vous y découvrirez un nombre impressionnant d'espèces allongées, les yeux mis clos. Mon propre chat fait la sieste tous les après-midi (malheureusement dans mon lit) et si la forêt de Fontainebleau (où j'ai longtemps vécu) est peuplée de sangliers la nuit, elle est d'un calme rare au milieu de l'après-midi (sauf les week-ends ensoleillés, autour des rochers d'escalade qu'infestent les 91 en manque de Nature). Bien des êtres humains succombent également à la sieste, surtout en périodes de vacances, de chômage ou pendant leur retraite. Presque tous les peuples du monde, à dire vrai, la pratiquent à l'exception peut être des grandes métropoles trépidantes comme New York ou Paris. Autour de la méditerranée, la sieste fut longtemps institutionnalisée et intégrée à l'art de vivre (le fameux Art de Vivre à l'Andalouse ou à la Napolitaine). Moi-même, j'avoue que lorsque je m'allonge sans précaution vers 3 heures et demie de l'après-midi, il m'arrive souvent de me laisser aller aux rêves que j'aurais normalement dû faire à 3 heures et demie du matin, pendant mes 90 minutes quotidiennes d'insomnie (où je devrais travailler plutôt que de ruminer des idées sordides à propos de mon voisin).

C'est que le cerveau humain, comme une batterie, ne peut pas fonctionner s'il ne se repolarise pas régulièrement. Votre corps est maillé de nerfs dont la polarité K+ (Potassium) doit pouvoir s'inverser à un moment ou à un autre. Votre cerveau est peuplé de neurones dont les synapses doivent reconstituer leurs stocks de neurotransmetteurs, comme la dopamine, pour pouvoir être actifs à nouveau au chant du coq (même s'il y en a de moins en moins : les coqs ont ignoré la sieste). Il est d'ailleurs prouvé que quand on fait la sieste le risque de maladies coronariennes diminue et la longévité augmente. Enfin, vous pouvez par vous-même chaque jour constater que quand on fait la sieste, on est de bien meilleur humeur ensuite et qu'on passe une soirée souvent plus dynamique, euphorique ou souriante.

... dans l'illégalité ?

Le problème, c'est que la sieste est désormais proscrite par la loi. Elle est officiellement frappée d'interdiction. Son dernier refuge, l'Espagne, vient de l'abolir légalement afin de se mettre en accord "avec les normes européennes". Un autre président européen a martelé pendant toute sa campagne qu'il fallait "travailler plus pour gagner plus". Comme si c'était vraiment là que se situait le problème et non dans le surpeuplement croissant d'un monde où l'énergie est de plus en plus précaire. Essayez donc une fois de piquer un roupillon l'après-midi en cours (si vous êtes un élève) ou au bureau (si vous faites partie des survivants de l'emploi salarié). Vous serez jugés, blâmés, sanctionnés, exclus peut être. On finit toujours par exclure ceux qui réveillent en nous la vérité.

L'illégalité théorique s'accompagne souvent de complications pratiques. Car le bruit, la lumière, les ondes, le mouvement, les perturbations, les perturbateurs, les occasions à ne pas manquer, les soldes, les centres d'intérêts sont devenus omniprésents. Or, comme disait Bergson, "dormir, c'est se désintéresser". Où dénicher de nos jours un lieu sans intérêt ?

Les églises sont idéales à beaucoup de points de vue. Si l'on choisi bien son créneau horaire (attention à éviter les mariages et surtout la grand messe de la Saint Hubert avec ses cors de chasse) on peut s'y relaxer un peu. Mais un problème de taille s'y pose : il n'y a lit, ni fauteuil relaxant. Votre domicile n'est pas non plus toujours le havre de paix qu'il devrait être. Il y a souvent aux alentours un voisin qui ramasse ses feuilles mortes avec un aspirateur, un hôpital, une cour peuplée d'enfants le mercredi ou encore un chien qui veut dicter sa loin aux chiens du voisinage. Où que vous soyez, il y a enfin l'omniprésence des Blackberry, IPhone ou autres briseurs de sieste.

Un marché d'avenir

Chaque fois qu'un besoin rencontre une rareté, un marché alléchant se dessine. La sieste va peut- être bientôt intégrer une logique de marché. La sieste deviendrait alors un produit de luxe, conçu, développé, distribué et marqueté par des professionnels de la Communication. Il y aura comme de coutume des segments de marché bien différenciés : celui des nourrissons, celui des personnes âgées, celui des hommes d'affaires, celui des voisins dépressifs qui ont besoin de longues cures pour oublier le temps où ils étaient aimés, celui des 91 qui ne supportent plus de passer 4 heures chaque jour dans des embouteillages assaisonnés de pluie.

De la concurrence féroce émergera comme toujours lorsqu'un marché explose et qu'il faut se démarquer très vite par un avantage concurrentiel indiscutable. Une politique de prix agressive sera donc quelquefois engagée, avec des promotions spéciales en périodes de fête lorsque les jours et la lumière sont au plus court de l'année. Des marques ombrelles feront leur apparition avec au dessous d'elles, des sous-marque spécialisées : la "sieste spéciale chagrin d'amour" dans un sarcophage rose avec le sourire d'une hôtesse à l'accueil, la "grande sieste des personnes âgées" avec un fauteuil confortable et un téléviseur en noir-et-blanc qui reste allumé sur un assortiment en boucle de bulletins météos retro (sauvés de l'oubli et remastérisés par l'INA), la "sieste universitaire", conduite par un maître de conférence dans un amphithéâtre de Paris IV-Sorbonne. Et puis, comme toujours, au fur et à mesure que la concurrence se développera, les marges s'éroderont et le marché explosera entre un bas de gamme complètement automatisé avec un numéro 800 et des téléphones à touche (qui ne conduisent nulle part) et un très haut de gamme accompagné personnellement par des coachs très haut de gamme si intéressants (et si chers) qu'on n'aura plus de temps à perdre pour faire la sieste.

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