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Institut François Bocquet

Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Le post-individualisme [publié le 31 août 2010]

Si l'on regarde le mouvement général de l'histoire, le développement de l'individualisme y apparait comme l'axe principal d'évolution culturelle. Introduit par le judaïsme, amélioré par la démocratie athénienne, il est universalisé par le Christianisme qui affirme haut et fort que chaque individu détient son ticket pour le paradis. C'est d'ailleurs ce qui vaut aux chrétiens d'être persécuté pendant un siècle ou deux, car donner aux esclaves une âme équivalente à celle des citoyens romains remettait sérieusement en cause les fondements de l'économie et de la société. L'Individualisme se développe encore avec l'Amour Courtois, exulte pendant la Renaissance, triomphe pendant la Révolution Industrielle. En incitant chaque personne à libérer toutes ses ressources afin de satisfaire toutes ses envies, il provoque en Europe une explosion d'initiative et de créativité qui fonde le Capitalisme et la prospérité. Sa contagion au monde au cours du 20ème siècle déclenche une croissance économique sans précédent, laquelle provoque une explosion démographique de 1 milliard d'humains en 1800 à 9 milliards en 2050.

L'Individualisme, comme toute chose, à un prix

1) En mettant en compétition les individus les uns contre les autres, il favorise les inégalités de toutes sortes et donc les tensions et les guerres.

2) Cette culture de la compétition isole les individus les uns des autres. Elle favorise la suspicion, la haine et les conflits non seulement entre les peuples comme dans l'Antiquité mais à tous les niveaux de la société : voisin contre voisin, parent contre parent, employé contre employeur, client contre fournisseur. Elle dégrade la cohésion et l'harmonie sociale substituant aux communautés rassurantes des groupes d'individus sauvages qui sous des apparences polies ne pensent qu'à se manger entre eux. Les asiatiques (plutôt moins individualistes) qui viennent passer les fêtes dans les capitales européennes (plutôt plus individualistes) sont parfois envahies d'un malaise connu sous le nom de "Maladie de Paris", s'enferment dans leur chambre d'hôtel pour n'en sortir que le jour du retour.

3) L'obsession du progrès personnel, s'il favorise le progrès collectif induit un redoutable "stress du changement" auquel les esprits jeunes peuvent s'adapter plus que les personnes vieillissantes. Il n'est pas bon de vieillir en Occident. On y est vite marginalisé.

4) La boulimie individuelle atteint rapidement ses limites quand elle veut être partagée par les 9 milliards d'individus qui devront cohabiter en 2050. Il n'y aura alors plus assez de matières premières, d'énergie, d'eau potable, d'air pur et d'espace tempéré pour contenter tout le monde. La success story hollywoodienne était possible dans un contexte de ressources illimitées. Elle ne l'est plus lorsque toutes les ressources disponibles sont mobilisées. Les différentes "crises" du début du 21ème siècle ne sont que l'expression d'une incompatibilité profonde entre les appétits illimités d'un nombre toujours croissant d'individus et les ressources limitées de leur pré carré. On sait que lorsque le nombre de rats enfermé dans une cage augmente au delà d'un point critique, on voit se développer une multitude de comportements "aberrants" (comme le suicide ou le cannibalisme) dont le seul point commun est de recaler les besoins collectifs à l'échelle des ressources disponibles. L'individualisme est l'expression culturelle de la croissance économique. Il a toute sa place dans un Eldorado désert comme le furent les Amériques. Il devient suicidaire dans l'Uttar Pradesh ou l'Afrique Subsaharienne d'aujourd'hui.

L'Individualisme pose donc un dilemme. Il conduit à l'Apocalypse mais en même temps il a le goût si sucré qu'il est devenu le sens irréversible de l'histoire. On ne peut pas continuer comme cela. Mais en même temps personne n'a envie de revenir au Moyen Age. Dans cette impasse, vous ne voyez, j'en suis certain que trois solutions :

1) Réduire massivement la population du monde (Ségolène Royal préconise le chèque contraception)

2) Autoriser des inégalités terribles entre des masses affamées et une élite privilégiée (dont vous ferez bien sûr partie)

3) Inventer une idéologie nouvelle qui fera en quelque sorte la synthèse entre l'individualisme (mortel) et le sens du collectif (rébarbatif), une religion nouvelle qui synchrétisera le salut personnel promis par le Christianisme avec la discipline sociale préconisée par le confucianisme. De cette religion nouvelle vous seriez alors évidemment l'apôtre.

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