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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Vers la fin de l'emploi salarié ? [publié le 24 août 2010]

En France toutes les ruptures professionnelles ressemblent aux divorces sanglants d'autrefois. C'est peut-être parce que toutes les embauches y ressemblent aux mariages pour la vie d'autrefois.

Le mariage pour la vie (pardon, le CDI) est de plus en plus inadapté aux contextes nouveaux pour au moins 3 raisons :

1°) Tout évolue à toute allure et aucune entreprise ne peut plus garantir l'emploi à vie avec des rites immuables. L'accélération du temps provoqué par la suppression des frontières, l'emballement technologique, l'explosion démographique et la cyclothymie économique induit énormément d'instabilité. Bien des petites entreprises de service ne peuvent aujourd'hui offrir rien d'autre que des missions ponctuelles et diversifiées en place et lieux des fonctions clarifiées d'autrefois.

2°) Le Télétravail (qui représente déjà plus de la moitié des emplois aux Pays Bas en 2009) induit un mode de fonctionnement inconfortable avec le statut de salarié. Les horaires de travail n'existent plus, ni le lieu de travail, le contrôle difficile, l'obligation de résultat remplace l'obligation de moyen. On se trouve typiquement dans une relation de client / fournisseur à une variable près : l'engagement exclusif, laquelle n'est pas vraiment dans l'air du temps.

3°) Les relations de subordination sont de moins en moins bien supportées culturellement par les salariés, surtout lorsqu'ils ont plus de quarante ans, qu'ils ont déjà fait leurs preuves et qu'ils sont compétents. Ces relations de subordination entrent en effet en contradiction avec l'aplatissement des hiérarchies induite par la platitude des architectures en réseaux. Avant la diffusion du Net et des mobiles, le statut de chef avait une justification : celle de noyauter une coordination. Quand le court-circuitage devient non seulement une possibilité mais aussi une nécessité pour gagner en vitesse ou en productivité, le chef statutaire devient un gêneur, une nuisance, le rentier abusif, inutile et nuisible d'une situation nodale. Les hollandais ou les anglo-saxons qui sont culturellement formatés aux hiérarchies horizontales adhèrent à cette philosophie spontanément (d'où leur avance en matière de télétravail). Pour les nippons ou les latins habitués depuis l'enfance au culte de la hiérarchie, au respect inconditionnel de l'autorité parentale, patronale ou magistrale, le changement culturel, nécessaire, doit se faire dans les douleurs de la métamorphose.

Un certain nombre de métier ont d'ores et déjà abandonné le modèle salarial. Les intermittents du spectacle, les pigistes de la Presse ou du Web, les infographistes et les publicitaires, les formateurs vacataires, les développeurs en freelance, nombres d'infirmières ou de psychothérapeutes, les « conseils » ou les « coaches » de tous poils ont par exemple depuis longtemps abandonné le rêve d'un CDI bien chaud. Dans ces métiers où se croisent les travailleurs indépendants, professions libérales, collaborateurs en portage ou micro-entrepreneurs, chacun est entrepreneur de soi-même. La précarité est devenue la norme mais elle est compensée par d'autres satisfaction : l'intérêt humain du travail par exemple ou la faiblesse des tensions du quotidien entre collègues. Les missions ont ici remplacée la fonction, les projets se renouvellent, le métier évolue tout le temps, les rencontres sont nombreuses. La communauté est remplacée ici par un réseau en reconstitution permanente. La vie de Bohême connait des avantages.

Ces professions concernent aujourd'hui surtout les artistes ou travailleurs intellectuels, moins les travailleurs manuels et moins encore les commerciaux ou les professionnels de la Relation Humaine qui valorisent avant tout leur loyauté. Le principe même de la loyauté induit de l'engagement réciproque exclusif et de l'inscription dans la durée. Plus un commercial reste longtemps dans une entreprise et plus son importance augmente. Un seul doit plus encore être affilié durablement à une seule entreprise : le gestionnaire de la Marque et des relations clefs.

La relation patron / salarié qui a été pendant le cas général pendant la Révolution Industrielle  est passe de devenir un cas particuliers réservés aux « personnes clefs » d'une entreprise. Inversement, le statut précaire de l'indépendant va progressivement redevenir le cas général, comme il l'était déjà, avant la Révolution Industrielle, lorsque les « journaliers » et « laboureurs » dix-huitième siècle venaient proposer leurs bras pour quelques jours ou quelques semaines à l'époque des moissons.

Les relations professionnelles n'ont jamais été aussi faciles ; elles n'ont jamais été aussi mobiles.

L'un est la contrepartie de l'autre.

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