Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
La valse du gratuit et du payant [publié le 01 novembre 2010]
Tant qu'il s'agit d'ouverture culturelle, on peut très bien vivre sans argent. Sur Internet on peut avoir accès à peu près gratuitement à des réservoirs infinis de musique, de vidéo ou de savoir. Comme cette information ne coûte à peu près rien à diffuser auprès du plus grand nombre, elle a perdu toute valeur marchande : n'a de valeur économique que ce qui est rare. Inversement, demain sera rare ce qui était abondant hier : la nourriture de qualité, un environnement sain, les grands espace, le temps libre et des relations de proximité chaleureuses, c'est-à-dire le minimum vital. Les riches, qui pourront s'offrir ce minimum vital, profiteront ainsi de surcroît de l'océan gratuit de la culture dont ils auront le temps et les moyens de profiter. Inversement les pauvres n'auront ni les moyens ni le temps de profiter de la planète culturelle car toutes leurs ressources seront investies et immobilisées dans la quête du minimum vital de nourriture, d'hygiène, de confort et d'amour. La richesse matérielle impliquera l'enrichissement culturel, la pauvreté l'interdira. L'argent de ne sera plus vraiment nécessaire pour se cultiver ou se distraire, sauf à vivre des événements exceptionnels ou éphémères comme un concert privée, la consultation d'un grand médecin ou d'un super-gourou ou l'entretien privé avec un prix Nobel. L'argent sera en revanche de plus en plus nécessaire pour manger un repas qui ait du goût ; disposer d'un peu d'intimité dans un appartement qui ne soit ni microscopique, ni sombre, ni bruyant ; faire un simple voyage. Avec la disparition progressive de la sécurité sociale, le prolongement de la vie deviendra lui aussi payant, exactement comme ces livres ou ces chansons dont on peut gratuitement découvrir le début sur Amazon mais qu'on ne peut prolonger qu'avec une carte de crédit. Entre le gratuit et le payant, la frontière subtile se déplacera souvent pour faire trébucher les consommateurs et les coincer dans des échecs et mat. La technique du rasoir gratuit (sans les lames) ou de l'imprimante bon marché (sans les cartouches) s'étendra peu à peu aux véhicules (livrées sans batteries), aux formations (sans solution concrète), aux tablettes (sans applications). Parfois encore, à la façon d'un logiciel freeware, le produit sera purement et simplement offert, la rémunération facultative restant à l'appréciation du consommateur. Certains restaurants en Angleterre appliquent déjà cette recette avec fureur : le client paye ce qu'il veut à la fin du repas. Des écoles et les théâtres envisagent d'expérimenter ce modèle aux Etats-Unis. Petit à petit la question du prix deviendra secondaire par rapport à la priorité du marketing : le développement rapide des parts de marché afin de valoriser la cotation de l'action en bourse. Plus tard et si, en Occident, la précarité continue d'augmenter, l'argent qui ne servira plus qu'à obtenir le minimum vital de matière, d'énergie, de calories, d'eau potable et de mètres carrés sera remplacé par des coupons de rationnement comme pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce jour-là l'argent aura définitivement cessé d'exister.
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