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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Une école au service des élèves [publié le 06 décembre 2010]

Plus un monde et complexe et plus ses besoins en formation augmentent. La suppression de toutes les frontières nationales, sociales ou techniques grâce notamment au Web rendent notre monde de plus en plus complexe. Tous les dix ans, le volume mondial d'information est multiplié par deux. À ce rythme-là il est multiplié par 1.024 en un siècle et plus personne ne peut avoir l'intelligence globale de la façon dont évolue le monde. En attendant, le marché de l'éducation n'en finit pas d'exploser. Les dépenses mondiales allouées à l'éducation augmentent chaque année d'environ 10%. C'est le secteur économique qui se développe le plus rapidement avec l'industrie du Divertissement (incluant le tourisme) avec lequel d'ailleurs elle se confond de plus en plus et le secteur de la Santé avec lequel il converge sur bien des points (l'éducation des peuples améliorant leur santé). Le secteur du Savoir sera, avec celui des Relations, la locomotive de l'économie du 21e siècle.

Et si le secteur du Savoir évoluait de façon convergente avec celui des Relations ?

Les besoins en formation de l'humanité seront bientôt tels que l'apprentissage ne pourra plus être concentré pendant l'enfance. La formation continue tout au long de la vie s'impose déjà de manière évidente, d'autant plus que les savoirs scientifiques, technologiques ou économiques se périment beaucoup plus vite que la grammaire ou l'Histoire de France de Jules Ferry. L'école telle que vous la connaissez, matérialisée par des murs, localisée dans l'espace et dans le temps, va devoir céder la place à un système éducatif omniprésent touchant l'ensemble de la population de tout âge, en tous lieux et à chaque instant. À l'inverse de ce qui se pratique aujourd'hui, le temps non-éducatif va devoir se programmer et s'organiser méthodiquement. Les « récréations » vont devenir un produit marchand, peut-être un produit de luxe, commercialisé par des entreprises spécialisées dans l'art du vide et du recueillement, dans l'organisation de retraites silencieuses ou de pèlerinages à Saint Jacques de Compostelle sans autre but que de vider l'esprit de leurs courageux marcheurs.

Les systèmes éducatifs actuels, tout au moins en France, ont l'inconvénient de faire primer l'obligation de moyens sur l'obligation de résultats. Souvent le folklore, le jeu social et la mythologie de l'école républicaine avec son tableau noir version Petit Nicolas, ses classes de 30 élèves en culotte courte et ses maîtresses en tablier y priment sur l'efficacité. Le non-dit de l'école française est qu'elle se préoccupe encore surtout de véhiculer de génération en génération une organisation sociale fondée sur le respect aveugle de la hiérarchie et de l'autorité du statut de fonctionnaire. Le meilleur exemple est peut-être celui de l'apprentissage des langues où la méthode de la classe bondée ne sert strictement à rien. Il faudrait soit donner des cours particuliers, soit emmener toute la classe au cinéma, soit envoyer les élèves dans des familles étrangères (ce qui est fait quelquefois mais trop rarement). L'école républicaine, prisonnière de considérations idéologiques égalitaires et pyramidales à la fois ne peut s'empêcher d'offrir des principes sur l'égalité des chances là où il faudrait de la pédagogie individuelle, des « maîtres » là où il faudrait des éducateurs, des salles de classe, des horaires de cours et des programmes ministériels là où il faudrait de l'éducation sur-mesure.

Le financement de l'éducation soulève des débats sans fin. Faut-il mieux privilégier une organisation publique avec éventuellement des bourses offertes aux plus méritants ou une organisation privée avec éventuellement l'introduction en bourse d'actions sur la future carrière d'un jeune surdoué ? Ce débat éternel fluctuant en fonctions des pays et des milieux sociaux ne sera sans doute jamais complètement résolu. Ce qui est certain, c'est que la tendance lourde depuis déjà deux décennies et dans le monde entier est à la privatisation. Quelles que soient la force et le bien fondé des résistances, on ne pourra donc sans doute pas empêcher le système éducatif français de s'intégrer davantage à la logique du marché. L'école va donc, au moins partiellement, se rallier rapidement au modèle de l'industrie du divertissement avec sa liberté, sa flexibilité, sa séduction, mais également ses inégalités.

Toute entreprise privée recherche d'abord des progrès continus en termes de bonne gestion. Il est donc clair que tout ce qui peut faire faire des économies sera tenté, un peu comme cela a été entrepris chez l'opérateur Orange après sa privatisation. On peut donc s'attendre à la réduction de personnel partout où cela sera possible, à l'accroissement des objectifs, des récompenses, des sanctions, de la pression, du stress et du taux de suicide pour les personnels restants. On peut s'attendre à l'automatisation la plus poussée possible des procédures administratives sur internet. On peut s'attendre au développement florissant de logiciels de télé-auto-évaluation ou de télé-auto-formation.

Mais toutes ces évolutions néolibérales connaîtront rapidement leurs limites dans la mesure où aucune industrie ne peut prospérer sans la création continue de nouvelles valeurs marchandes qui la différencient de la concurrence. Or nulle part plus que dans le secteur de l'Éducation, la création de valeur dépend surtout de la qualité de la Relation de personne à personne. Autrement dit, l'économie de la Formation pour progresser en termes économiques va devoir opérer sa révolution et basculer d'une logique de traitement de l'information à une logique de traitement de la relation. Les entreprises éducatives de demain vont se trouver confrontées à un marché clairement segmenté entre d'une part un sous-marché de masse acceptant le principe d'une automatisation poussée en contrepartie de tarifs hautement compétitifs et d'autre part un marché de luxe, infiniment plus juteux, où la valeur ajoutée se crée sur l'excellence d'une relation individuelle entre un individu à former et des individus formants qui devront non seulement être compétents mais aussi pédagogues, patients, gentils, aimables, présentant une belle allure, etc. Le précepteur des familles aristocratiques de jadis va sans doute revenir à la mode, à ceci près qu'il sera encadré, soutenu, « marketé » et commercialisé par des entreprises spécialisées qui se chargeront aussi de le former lui-même continuellement et de mettre à sa disposition un centre de ressources en évolution permanente. Les contrats négociés entre les organismes et leurs clients pourront relever de la prestation ponctuelle mais aussi de l'assurance-formation sur une longue période et, pourquoi pas, à vie, l'organisme s'engageant sur une obligation de résultat comme l'employabilité de son client.

Il faut donc s'attendre à l'apparition, dans de nombreux pays, d'une cassure entre deux systèmes éducatifs opposés :

A) D'une part les Hypermarchés de l'Éducation, cousins de la Madrasa islamique, avec lavage de cerveau et bourrage de crâne garanti, recours massif aux technologies hallucinogènes à base d'hologrammes, d'implants ou de drogues diverses, lesquels, avec le temps et l'élargissement du marché, vont rapidement voir leur coût s'effondrer (et peut-être leur pouvoir hypnotique exploser).

B) D'autre part, sous le nom d'École du Futur, un réseau de rencontres personnelles raffinées mais libres ou se côtoient des professionnels de l'éducation qui risquent à chaque instant leur crédibilité personnelle et celle des organismes qu'ils sont censés représenter.

Des spécialisations pourront alors apparaître, comme par exemple :

1°) L'aiguilleur, qui aide le client à s'orienter dans les labyrinthes du Savoir. Cet aiguilleur connaît aussi les programmes éducatifs élaborés par les autorités locales, régionales, nationales et internationales. Il est également au courant des besoins des entreprises en matière de compétences recherchées de façon à pouvoir établir pour son client des objectifs séduisants mais réalistes. L'aiguilleur se tient à la disposition de son client et peut le rencontrer (dans le monde réel ou virtuel) chaque semaine, chaque mois ou chaque année en fonction de ses besoins.

2°) Le certificateur, indépendant, qui mesure la qualification d'un individu avant et après les formations reçues. Assermenté comme le sont aujourd'hui par exemple nos huissiers, il garantit auprès des entreprises les compétences maîtrisées par un collaborateur potentiel. Les certificateurs peuvent bien entendu se rassembler au sein d'agences de notation et recevoir un financement public à l'échelon local, régional, national ou international.

3°) Le professeur, qui peut exercer dans le cadre d'une université, d'une boutique-formation ou de longues promenades sous les péristyles à la façon des philosophes d'autrefois. Ce professeur peut au choix vous former individuellement, devenant alors un professeur particulier ou au contraire former un groupe. Tout est au fond une question de tarif. Les professeurs peuvent eux aussi se rassembler au sein d'académies ou d'universités afin de mettre en commun des locaux et des ressources pédagogiques.

4°) Le coach qui, à la différence du professeur qui diffuse du savoir personnalisé, se spécialise dans l'acquisition du savoir-faire individuel. Il y a ainsi des coaches en informatique, des coaches en langues étrangères, des coaches en relations humaines et même des coaches en gestion de soi. Les coaches se déplacent volontiers au domicile de leurs clients ou sur leur lieu de travail de façon à rester au plus près de leurs réalités de terrain.

5°) L'animateur de projets collectifs. Certaines aptitudes comme la sociabilité, le charisme personnel, la compétence à travailler en équipe, l'esprit d'initiative, le sens de l'organisation ou le calme dans la tempête ne peuvent être acquises qu'en situation de groupe. Certains professionnels de l'éducation se spécialiseront ainsi non dans la transmission de compétences mais dans l'incitation à découvrir (ou à inventer) ses propres compétences au sein de projets d'équipe comme la réalisation d'une enquête, le tournage d'un film, la création d'une entreprise ou l'organisation d'un dispensaire en Afrique noire.

6°) Le Père supérieur d'un monastère. À la différence de ses collègues qui vont tout faire pour stimuler l'esprit de leur (jeune ?) client, le motiver, l'éveiller ou le guider, le Père supérieur se contente de l'abriter le temps d'une retraite afin qu'il puisse se replier sur lui-même. Certains monastères se spécialiseront dans les retraites éducatives, mettant éventuellement à la disposition de leurs clients certaines ressources pédagogiques de grande valeur (les monastères ont toujours été réputés pour leur bibliothèque), mais garantissant surtout fondamentalement à leur client l'isolement depuis toujours indispensable à la lecture, à la réflexion, à l'écriture, à la création.

7°) Le consolateur. Produit de luxe par excellente, le consolateur se spécialise dans un marché de niche : celui de la jeunesse dorée qui a échoué dans ses études par insuffisance de travail sérieux. Rogerien convaincu (c'est-à-dire adepte pratiquant des méthodes d'écoute active préconisées par le psychologue américain Carl Rogers), le consolateur n'a pas son pareil pour écouter longuement les confessions, déceptions et récriminations de ses élèves recalés par les organismes officiels de certification.

L'École du Futur à est à la fois a-temporelle et a-spatiale. Elle fait converger autour de chaque client un réseau de professionnels qui l'accompagnent tout au long de sa vie à partir de dix ans environ, même si cet âge peut varier beaucoup d'un enfant à l'autre, certains étant mûrs pour l'École du Futur dès l'âge de 8 ans, d'autres ne l'étant jamais. En tous les cas la limite essentielle de cette École du Futur concerne principalement la petite enfance à laquelle elle n'est pas adaptée. Si l'enseignement secondaire pourrait être absorbé par un enseignement supérieur d'avant-garde, l'enseignement primaire doit nécessairement garder une spécificité de structure plus directive et plus rigide aussi longtemps que ne sont pas assimilés les 5 savoirs fondamentaux qui sont :

1) La lecture/écriture d'un e-mail

2) La navigation sur le Web du savoir

3) La tenue d'une comptabilité sommaire sur un tableur

4) La pratique d'une conversation de base en anglais

5) Les connaissances de base en hygiène.

L'école primaire, telle que nous la connaissons en France, reste un outil relativement irremplaçable pour assurer la socialisation, l'alphabétisation et l'aptitude à l'autoformation. Dans cette optique, rien ne semble plus important que de diminuer au maximum le nombre d'élèves par classe. Ici encore l'éducation doit progresser en termes de relations toujours plus proches et toujours plus personnalisées. C'est à l'école de s'organiser autour de l'enfant, non à l'enfant de graviter autour de son école.

Ceci suppose, pour les directeurs d'école primaire, un degré d'autonomie comparable à celui du dirigeant d'une PME : la possibilité d'expérimenter et de mettre un terme à une expérience décevante, de recruter les compétences nécessaires et de mettre fin à un une collaboration de mauvaise qualité, de faire appel éventuellement à des fournisseurs externes, de récompenser les performances et de sanctionner les erreurs non seulement des clients mais surtout des intervenants.

Concilier l'idée de « service public » avec celle de « qualité de service », ce n'est certes pas une mince affaire. Le débat public/privé autour de l'école primaire reste donc entier. Il vaut mieux peut être entre nous qu'il le reste longtemps.

triangleQu\'en pensez-vous ?ajouter un commentaire
Rédigé par sylvie GUYON 02 janvier 2011
Pour ce qui concerne votre cinquième point, puis-je me permettre de vous demander à quelle notion d'hygiène faites-vous référence?
J'ai introduit dans ma pratique, la notion d'hygiène relationnelle. Un virus ou un microbe peut compromettre le bon fonctionnement de l'organisme tout aussi sûrement qu'une méconnaissance des fondamentaux de l'hygiène relationnelle peut perturber gravement les relations humaines et entamer etcompromettre la cohésion des équipes autour du projet de l'établissement.

Recevez mes salutations et mes voeux de prospérité relationnelle pour l'année 2011.
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