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Institut François Bocquet

Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

La fin des capitales [publié le 13 décembre 2010]

Vous étiez une petite ville bien placée, dans une île au milieu d'un fleuve ou dans la main d'une vallée au cœur d'une vaste montagne. Puis vous avez grandi. Votre position centrale vous a valu les faveurs d'un grand roi qui a voulu construire son palais sur vos berges ombragées. Bien entendu cela vous a valu quelques guerres civiles : le pouvoir expose à la violence. Vous connûtes la famine, l'incendie, l'occupation, la libération : toutes les conséquences fâcheuses ou positives d'être située au centre d'un vaste réseau de communication. Vous êtes devenue une capitale.

Occuper une position centrale n'est jamais de tous repos, ni dans une famille, ni dans un bureau, ni dans un pays. Vous avez dû porter bien des embouteillages. Chaque fois qu'une mesure impopulaire était tentée par le nouveau gouvernement, vos rues se remplissaient d'étudiants en colère abrités par de vastes banderoles et surplombés par de gros ballons rouges. Lorsque les conducteurs des métros qui s'obstinaient à vous chatouiller les entrailles (même pendant les fêtes de Noël) se décidaient soudain à se mettre tous en grève (même pendant les fêtes de Noël), votre repos bien mérité était troublé par un bazar de touristes furieux qui, en guise de « Joyeux Noël », proclamaient en toutes les langues « Jamais plus ».

Cependant votre avenir est compromis. La notion même de centre est remise en cause par le principe même des architectures en réseau. Autant il y avait l'utilité et la nécessité d'un centre, d'un roi, d'une hiérarchie au temps des pyramides et des cathédrales, autant la possibilité donnée à chacun de tout partager avec chacun par la magie des objets nomades et des réseaux sociaux font d'un « centre » ou d'un « hub » une source encombrante d'engorgements et de complications inutiles.

Peu à peu les administrations déserteront vos palais. La décentralisation expédiera loin de vous les grandes écoles, les centres de recherches et le siège des multinationales. Le télétravail fournira aux meilleures compétences du pays la possibilité de travailler depuis chez eux, fût-ce à l'ombre d'un clocher de village ou d'un sapin de forêt.

La notion même de pays se videra elle-même peu à peu de son sens. On parlera peut âtre ainsi demain de la France comme on parle aujourd'hui de l'Alsace ou de la Bretagne, c'est-à-dire d'un « terroir » folklorique, gastronomique ou touristique. Que vaut une capitale sans un pays à capitaliser ? Ce que valent peut-être une alliance sans mariée, un minaret sans une assemblée de fidèles priant dans la mosquée, une tête de poulet sans le chapon à découper le soir du réveillon ? Vos plus beaux jours sont derrière vous.

Ce qui vous consolera peut-être, ce sera la fierté de cet emplacement géographique idéal qui décida le grand roi d'autrefois à terminer ses jours sur vos berges ombragées. Mais une « belle situation », que ce soit pour une capitale ou pour un beau fils, peut être la pire ou la meilleure des choses. Tout ce qui flatte immobilise. Et ces dernières années avec l'infléchissement de toutes sortes de courbes économiques ou démographiques et la collusion frontale des civilisations les unes dans les autres, le monde n'a jamais été aussi... mouvementé. L'immobilité devient au choix un rêve, un luxe de retraité ou un souvenir d'enfance. Vos prétentions à l'immobilité deviendront des caprices de vieille princesse d'un autre temps.

Les capitales de l'avenir, si elles existent encore, deviendront des capitales mouvantes. Elles devront suivre avec sa tente, ses femmes et ses hordes d'archers, les Gengis Khan de l'avenir. Rien ne vous interdira d'attendre infatigablement le retour des beaux jours terminés, ces beaux jours dont on se plaint quand on les vit parce qu'ils troublent votre sommeil et qu'on regrette ensuite pendant ses longues insomnies d'hiver.

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