Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
La faim des horaires [publié le 20 décembre 2010]
Samedi matin 8:50. Vous vous présentez à la terrasse d'un café : - Un café et un croissant - Vous ne savez pas lire ? Un doigt pointé vous indique un écriteau dissimulé en bas à droite de la porte : « Samedi 9h - 22h15 ». Vous entendez alors une brève explication à base de RTT, moyennant quoi vous vous retrouvez sur le trottoir, le sac à main à l'épaule. Pas de croissant pour vous le samedi matin. Vous n'aviez qu'à faire comme tout le monde ! En Europe occidentale, la standardisation des horaires dans la restauration est étonnante. 12h-14h : déjeuner. 19h- 22h : dîner. Dimanche le lundi soir : fermeture hebdomadaire. Congés annuels en période de vacances scolaires. Ces horaires restrictifs sont peut-être l'héritage de l'ère industrielle où le timing des usines était lui-même hautement standardisé. Ils sont peut-être aussi la conséquence d'une législation du travail métachronique, calquée les schémas de l'ère industrielle ou bureautique. Dans tous les cas, il vous sera difficile en Europe de manger à votre faim en dehors des faims administrativement prévues. Le plus sage est de de vous débrouiller pour n'avoir faim qu'aux heures prévues par les conventions collectives. Mais les meilleures choses ont une faim. La destandardisation croissante des horaires de travail en vogue chez les nomades et donc chez les élites, induit une déstandardisation des horaires de repas. L'élite travaille de plus en plus en fonction de son humeur, de ses biorythmes, de ses engagements multiples et des multiples fuseaux horaires de ses correspondants éparpillés. La notion d'emploi du temps n'existe pas pour elle, ni à l'échelle de la journée (pas d'horaires), ni à celle de la semaine (pas vraiment de week-end), ni à celle de l'année (disparition de la frontière entre les vacances et le temps travaillé). L'évaporation des frontières artificielles de l'Espace induit celles du Temps. Pour cette raison, on assistera peut-être assez vite à l'obsolescence de la notion de petit déjeuner, de déjeuner ou de dîner. Le déjeuner ne correspondra plus non plus à l'enchaînement obligé : entrée + plat principal + fromage + dessert + demi de vin rouge. Cette formule est en effet peu diététique, trop coûteuse en énergie (surcroit de calories absorbées) et surtout trop coûteuse en temps. Pour une l'adhérent d'une élite, 2 heures consacrées à un repas relève aujourd'hui du surréalisme. L'élite du futur est une tribu nomade mondialisés et interconnectés. Or, le nomade n'a aucun horaire. C'est sa définition. De plus il adore déranger, bousculer l'ordre des choses, ne rien faire comme tout le monde. Il affectionne le sucré-salé, le brunch (breakfast + lunch), le dimanche vers 11h, le gouner (goûter + diner) ou le slunch (lunch + souper) le dimanche vers 17h, le mélange des styles, l'insubordination aux règles et aux horaires. La restauration devra, comme tout être vivant, s'adapter ou périr. Il lui faudra se désorganiser pour devenir organique à la façon d'un être vivant.
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