Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
Le village absorbé par la ville [publié le 24 janvier 2011]
Comme tout ce qui n'est pas rentable, le village est amené à disparaître. Qu'on soit dans le domaine de l'informatique, de la logistique, de l'aviation ou de l'urbanisme, l'avenir est en effet aux hubs de tous poils. Un village est en effet nécessairement moins rentable que la ville en termes de transports et de gestion énergétique. Climatiser une centaine de pavillons coûte beaucoup plus cher que climatiser un immeuble de 100 appartements et avec la raréfaction du pétrole, le coût d'une voiture individuelle va devenir de plus en plus prohibitif. Il est donc naturel que les villages soient de plus en plus remplacés par des villes. Depuis 2008, plus de la moitié des Terriens habitent déjà dans une ville. En 2050, l'essentiel de l'humanité vivra dans des mégalopoles : 6 milliards d'individus sur 9 en 2050, soit globalement les 2/3 de l'humanité (mais plus de 80 % de la population dans les pays pauvres). Plus de 90 % des décisions économiques sont d'ores et déjà prises dans un archipel métropolitain mondial constitué de quelques dizaines d'îlots comme Tokyo, New York, São Polo ou New Delhi. Pourtant la grande ville est loin de figurer le meilleur des mondes possibles ou le plus agréable des écosystèmes. On s'y bouscule, on s'y bagarre, on y manque d'air, d'eau, de temps, d'espace, d'amour. Au Japon par exemple, on est parfois obligé de construire des hôpitaux sur des bateaux amarrés dans les ports ou des aéroports sur des îles artificielles. La disparition des véhicules individuels couplés à l'élargissement des mégalopoles rend les déplacements de plus en plus problématiques : se déplacer d'un bout à l'autre de Tokyo peut prendre plus de 3 heures. Enfin, comme tout ce qui est à la fois rare et recherché, le village devient peu à peu un nouveau mythe marketing. Le village va-t-il devenir un produit de loisir artificiel, un produit de luxe réservé aux connaisseurs vieillissants, aux nostalgiques fortunés ? De vrais faux villages traditionnels sont reconstitués un peu partout dans le monde au cœur de clubs de vacances (Club Med), de parcs d'attraction (Eurodisney, Epcot Center), de centres commerciaux. Plutôt que d'opposer définitivement le village à la ville, on peut donc imaginer une réincorporation harmonieuse du village par la ville. Cette réintégration peut prendre au moins 3 formes : 1/ Le village dans la ville Niché dans l'île Saint-Louis à Paris ; Notting Hill à Londres ; Greenwich Village à New York ; Beverly Hills à Los Angeles, des villages camouflés résistent à l'envahisseur. Ils cumulent tous les avantages : une localisation de rêve (dans l'île Saint-Louis, on est au centre du monde) et la tranquillité. Bien sûr seuls les très riches ou les vacanciers peuvent profiter pour l'instant de ces petits paradis. 2/ Le village autour de la ville À la périphérie cette fois s'étend un chapelet de villages soudés les uns aux autres. Certains sont des villages authentiques (comme Barbizon), d'autres des forêts (Versailles, Rambouillet, Fontainebleau), d'autres des parcs d'attraction (Eurodisney, Thoiry). Ces ludovilles sont consacrées à l'industrie de la distraction mais également au repos réparateur, à la restauration de l'équilibre des citadins en mal de fraîcheur, de nature ou de grands espaces. Le village devient alors une sorte d'antidote à la ville, un instrument de régulation personnelle. 3/ La fragmentation À la différence des villes centralisées comme le Paris pompidolien, d'autres cités se développent en juxtaposant des villages. Tokyo n'a pas vraiment de centre. Il est constitué de plusieurs centaines de bourgs autonomes dont les habitants vivent et travaillent sur place. Certains, autour des grandes gares, sont spécialisés dans les affaires (Shinjuku, Shibuya), d'autres sont si paisibles qu'on a parfois l'impression d'être à la campagne. L'idée est de synthétiser la ville et la campagne dans un espace de densité intermédiaire. Pour y parvenir, des conditions doivent être réunies : suffisamment d'espace, suffisamment de verdure (et même un peu d'agriculture), suffisamment de places de village, suffisamment de transports en commun (pour n'avoir plus besoin de voiture individuelle). C'est le sens du projet du grand Paris qui devrait s'étendre jusqu'au Havre de part et d'autre de la Seine. Dans ce contexte, le village en voie de disparition trouve un nouvel avenir : celui d'inspirer le modelage et le paysage des villes.
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