Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
On ne vieillit plus, on se transforme... [publié le 07 février 2011]
Sur le papier, c'est magnifique. Le troisième, le quatrième et même le cinquième âge sont promis à un brillant avenir. Assurances, gestion de patrimoine, produits diététiques, professions de santé, tourisme : le marché des personnes âgées est un eldorado pour le marketing. Dans ces conditions, on ne voit pas pourquoi on ne ferait pas tout pour prolonger son existence, d'autant que l'espérance de vie ne cesse de progresser. Admettons qu'il vous faille quatre minutes pour lire cet article : dans le même temps, votre espérance de vie a augmenté d'une minute. Le contrôle du télomère par l'usage (prudent) d'une enzyme, la télomérase, devrait bientôt permettre de faire de la vie humaine un long voyage d'une durée moyenne de 110 ou 120 ans. Le marché gigantesque des personnes vieillissantes pose toutefois un problème de rentabilité, car qu'est-ce que vieillir veut dire ? Si le terme est synonyme de s'immobiliser progressivement, physiquement et mentalement, cela n'est pas très bon pour une croissance éprise de mouvement et d'innovations permanentes. Aucune société n'a les moyens de s'offrir une vaste peuplade de retraités inactifs. Dans les pays trop vieux où les ajustements seront trop retardés, les jeunes s'expatrieront pour fuir les charges de leurs aînés, à moins que l'inflation ne vienne remettre les pendules à l'heure et redistribuer les ressources à ceux qui les produisent. La retraite cessera alors d'être attendue, enviée. Elle deviendra peut-être culturellement une honte, une indécence. À Tahiti où les ressources naturelles étaient rares, on avait jadis recours au cocotier. Tous les adultes vieillissants du village devaient chaque année en faire l'escalade. Le cocotier était alors secoué dans tous les sens. Les grands malades, les affaiblis, les inutiles étaient éliminés naturellement. De mauvaises langues prétendent que dans nos sociétés civilisées on pourrait améliorer le procédé par le passage obligé pour les anciens d'une sorte de contrôle technique au début de l'hiver. Ils vont même jusqu'à dire que l'acharnement thérapeutique n'est pas toujours souhaitable pour les très âgés. La prolongation artificielle de la vie deviendrait alors conditionnelle : recherchée quand elle est souhaitable pour la collectivité, sinon abandonnée. En attendant, il n'est pas interdit de rêver au recyclage des anciens dans des activités adaptées. On pourrait par exemple substituer au passage brutal dans l'âge de la retraite, souvent aussi abrupt qu'une falaise à Douvres, une décélération en pente douce. Au Japon, les personnes âgées conduisent des taxis, à leur rythme, quelques heures par semaine. Dans les villages africains, les cheveux blancs occupent une fonction de régulation au centre de la communauté : on sollicite leur arbitrage ou leur conseil. En Europe, où ils ne font pas grand-chose pour le moment, à part des voyages migratoires à la manière des cigognes, ils pourraient se recycler dans le bénévolat, le soutien scolaire, le coaching des jeunes adultes en désespérance et rétablir ainsi l'échange de services entre les générations. Outre l'avantage de combler les déficits publics, la méthode offrirait celui de reculer le vieillissement le plus grave, celui de l'esprit qui s'immobilise. Dans ce contexte, on ne vieillit plus, on se transforme.
|