Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
Obésité : une épidémie sans avenir [publié le 21 février 2011]
L'obésité est aujourd'hui considérée comme une pandémie, c'est-à-dire une épidémie mondiale, en progrès non seulement dans les pays riches mais aussi dans un grand nombre de pays en voie de développement. Le record du monde, après les États-Unis (30,6 % en 2005) est ainsi détenu par le Mexique (24,2 %). En 2005, il y avait dans le monde 400 millions d'adultes obèses (IMC ou Indice de Masse Corporelle > 30) : ils seront 700 millions en 2015, soit plus de 10 % de la population mondiale. Cette pandémie concerne surtout les pauvres dans les pays riches et en milieu urbain. La tendance la plus grave aujourd'hui est qu'elle touche de plus en plus les enfants. Or on sait qu'une obésité acquise avant 5 ans a toutes les chances de persister à l'âge adulte en raison de la création de cellules adipocytes. Cette situation explosive ne saurait durer très longtemps. D'un point de vue strictement économique, l'obésité est ruineuse. Elle représente déjà aujourd'hui entre 2 et 7 %des dépenses totales de santé dans les pays industrialisés et coûte plus de 100 milliards de dollars au contribuable américain. Elle précipite par ailleurs un phénomène de décadence en affectant les capacités intellectuelles comme la mémoire. À partir de 20 kg/m2 d'IMC, 9 mots sur 16 sont mémorisés contre 7 pour ceux dont l'IMC dépasse 30 kg/m2. Aucune décadence ne saurait durer éternellement : il est dans le destin des obèses (américains ou romains) d'être un jour déclassés par des barbares plus maigres et plus rentables en termes de biomasse. C'est en effet en termes absolus de biomasse que la limite principale se profile. Si l'on pesait chaque jour l'ensemble de l'humanité sur une balance gigantesque, on constaterait un dérapage affolant et sans précédent dans l'Histoire. Le produit Nombre d'humains*Poids moyen est aujourd'hui d'environ 400 millions de tonnes, et il pourrait théoriquement doubler dans les cinquante ans. Que se passe-t-il quand on double la biomasse dans un canot de sauvetage ? L'obésité ne durera pas car elle ne peut pas durer physiquement. Il faut donc s'attendre à des modifications du paysage alimentaire. La chute du cours mondial du sucre qui est à l'origine d'une véritable toxicodépendance (laquelle, au long des ans, amène à une souffrance physiochimique quand l'organisme obèse en est privé) devra être compensée par un système de taxation. Il y aura un jour un impôt sur le sucre comme il y aura un sur l'eau. La pratique anglo-saxonne du grignotage qui joue également un rôle très important dans le développement de la pandémie devra également être combattue. Les mécanismes socioculturels qui utilisent l'obésité comme instrument devront également être dévoilés. Dans les pays les plus pauvres, l'obésité est socialement valorisée. Par exemple, en Mauritanie, les jeunes filles en âge de se marier sont engraissées afin d'être plus séduisantes et de maximiser leur chance de trouver un conjoint. L'obésité y est, comme en Europe au Moyen Âge, un canon de la beauté féminine chanté par les poètes. Les petites filles y sont gavées dès leur plus jeune âge, ce qui ne leur laisse aucune chance de transformer leur silhouette à l'âge adulte en raison de la création irréversibles de cellules adipocytes. Inversement, dans les pays les plus riches, et en particulier les États-Unis, l'obésité est instrumentalisée par les classes dominantes (de la même façon que l'orthographe en France) pour perpétuer leur domination. Tandis que les riches se transmettent d'une génération à l'autre les comportements qui permettent de s'y soustraire (jogging, alimentation végétarienne, etc.), les pauvres s'entassent dans les hypermarchés Wal-Mart pour y chercher les immenses pots de beurre de cacahuète auxquels ils sont accros. L'exposition permanente des masses américaines à la publicité télévisée portant sur des aliments de haute densité énergétique (notamment sucrés et gras) leur ferme d'une certaine façon les portes de la promotion sociale. Seuls les minces accèderont aux statuts prestigieux du business ou du show business (qui d'ailleurs se confondent de plus en plus). Il faut enfin s'attendre à une réduction de la sédentarité. La forte réduction de l'activité physique due au développement des transports (voiture, transports en commun, ascenseurs), des nouvelles technologies (télécommandes, télévision, ordinateurs) ne permet pas en effet d'équilibrer le bilan énergétique. La thermorégulation assistée devra être remise en cause. L'usage systématique du chauffage et de la climatisation facilitent la stabilisation de la température corporelle. Le corps ne lutte plus contre les variations de température, ce qui réduit d'autant ses dépenses énergétiques. Avec la redécouverte de la vie nomade, l'abandon de la voiture (devenue trop coûteuse), la préférence pour l'extérieur et la vie en plein air, l'adaptation constamment renouvelée à de nouveaux environnements, l'obésité devrait elle aussi reculer. L'obésité est en effet fondamentalement une tournure d'esprit, une philosophie rentière et pantouflarde de l'existence. À l'obésité primaire de votre silhouette se juxtapose une obésité secondaire, qui consiste chaque jour à s'alourdir un peu plus d'objets plus ou moins inutiles dont vous serez propriétaire. À l'obésité physique qui veut que vous ayez un corps difforme se superpose une forme d'obésité mentale, qui veut que vous ayez l'esprit ou le cœur défiguré par une surcharge permanente d'informations ou d'engagements. Aux États-Unis, une corrélation est établie entre l'obésité et le taux d'endettement : dans les deux cas la passion du sédentaire pour la capitalisation personnelle le conduit à sa perte. L'obésité comme l'endettement est un symbole des civilisations décadentes, c'est-à-dire des civilisations amenées à disparaître rapidement. Une culture de la légèreté apparaîtra peut-être comme l'antidote idéal.
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