Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
Le téléphone n'est vraiment plus ce qu'il était ! [publié le 28 février 2011]
Le problème essentiel du téléphone, c'est sa définition. Tout le monde ou presque possède un objet personnel qui lui permet de communiquer par la voix. Il est cependant déjà impossible de définir le téléphone comme un objet (1), personnel (2), qui permet de communiquer (3), par la voix (4). Cela fait-il pour autant entrer le téléphone au cimetière des éléphants ? Reprenons, si vous le voulez bien, ces quatre éléments à l'envers, de (4) à (1) : 4/ Au-delà de la voix Le perfectionnement des systèmes de messagerie, la pratique facile du sms ou de l'e-mail depuis votre cellulaire et l'explosion des échanges à distance font qu'il est de plus en plus rare d'appeler quelqu'un par téléphone et de l'avoir immédiatement en ligne. Les répondeurs à touches avec des * et des # se sont déjà généralisés. Au travail, on préfère souvent l'écrit qui permet de communiquer en différé. On peut aussi mettre en pièce jointe une petite vidéo sympathique. La voix, interactive mais inconfortable à distance, n'a plus le monopole de l'échange. 3/ Au-delà de la communication Déjà les fonctions possibles d'un iPhone se comptent par dizaines ou par centaines si on ajoute des logiciels téléchargés. Déjà le cellulaire peut être aussi un caméscope HD, un ordinateur, un cybercafé, un cinéma, une télévision, un centre de vidéoconférence bon marché, une lampe de poche, une boussole, un piano, un podomètre. Bientôt il sera encore un moyen de paiement capable de remplacer une carte de crédit ; une clef universelle capable d'ouvrir n'importe quel véhicule, logement, chambre d'hôtel ; un dossier administratif personnel incluant votre passeport, votre permis de conduire, votre certificat de baptême, votre livret scolaire, votre carnet de santé, tous vos diplômes et les kilos de paperasses qui encombrent aujourd'hui inutilement votre bureau. Au-delà des fonctions de communication interpersonnelle, votre cellulaire est devenu l'outil universel de stockage, de traitement et d'échanges. Au-delà du tuyau, il est devenu une source inépuisable et constamment renouvelée de contenu. 2/ Au-delà de l'objet personnel Aujourd'hui, plus de 4 milliards d'individus, soit près de 2 humains sur 3 sont équipés d'un cellulaire. C'est beaucoup plus que toutes les télévisions, tous les ordinateurs, toutes les automobiles et toutes les bicyclettes du monde additionnés. Le marché, saturé, va devenir un marché de renouvellement. Pourtant la situation va changer : il faut beaucoup trop d'eau et d'énergie pour fabriquer un appareil. De plus un appareil, même minuscule, est encombrant. On peut le perdre, le casser ou encore, ce qui est pire, se le faire voler (souvenez-vous de tous les trésors administratifs qu'il contient). Enfin, un grand nombre de machines restent inutilisées parfois longtemps, ce qui est une absurdité en termes de rentabilité globale. L'idée s'imposera donc un jour de dépersonnaliser l'objet. Inclus aux lunettes ou aux montres, aux vêtements ou aux bijoux, aux appartements ou aux véhicules, le téléphone est désormais partout. Des milliards de téléphones sont présents dans les rues ou intégrés à la plupart des machines. La propriété personnelle de l'un d'eux est devenue aussi inutile que la propriété d'un véhicule ou d'un vélo quand on habite une grande ville équipée en Vélib/Autolib. De la possession statutaire, on a glissé progressivement à l'usage utilitaire. L'omniprésence des combinés capables de vous reconnaître instantanément sur un mot de passe, au son de votre voix, à l'empreinte de votre index ou aux formes mystérieuses de vos yeux vous permettent d'échanger ou d'accéder à la quasi-totalité de l'information disponible, celle des vivants ou celle des morts, où que vous soyez, sans même avoir besoin d'emporter avec vous un petit objet personnel. 1/ Au-delà de l'objet tout court La dématérialisation complète sera l'étape ultime. Le téléphone n'existera plus car il n'y aura plus besoin d'un objet extérieur à vous pour permettre l'échange à distance. Les prothèses bioniques ont fait de grands progrès. Déjà l'implant cochléaire permet aux sourds d'entendre et l'implant oculaire aux aveugles de voir. L'incorporation une fois pour toutes d'un implant universel dans le cerveau de l'enfant suffit à lui permettre de communiquer avec des bornes situées partout. Il peut au choix échanger avec un autre Terrien par une forme ou une autre de télépathie ; il peut également accéder à n'importe quelle information, n'importe quel savoir ou savoir-faire, n'importe quelle mémoire abstraite ou sensorielle, la sienne, celle de ses contemporains ou celle de tous les humains qui l'ont précédé. Bien entendu rien ne sera plus difficile dans ce contexte que de faire la part du vrai et de séparer le vrai son du réel des consignes sonores données par un ordinateur (ou le tyran qui a la main sur lui). Dans le meilleur des mondes démocratiques, chacun devrait avoir le choix de se rendre invisible, visible ou visible à certains uniquement, comme était censé le permettre Facebook à ses commencements. Reste à savoir si demain sera le meilleur des mondes démocratiques... et s'il y a un avantage à ce qu'il le soit.
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