Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
C'est la Crise [publié le 07 mars 2011]
La « crise » est habituellement ce qui échappe à l'ordinaire. Une « situation de crise » est traditionnellement une période d'exception, un moment à la fois brutal et court comme la « crise politique » de 1958, la « crise sociale » de Mai 68 ou la « crise économique » de 1929 ou 2008. Pendant longtemps, la crise fut, par définition, ce qui se soustrayait à la banalité. Il est donc tout à fait paradoxal de voir se banaliser la notion même de crise. En effet, la crise s'installe de plus en plus dans la vie quotidienne. Depuis quelques années, les crises se sont tellement multipliées, dans la vie de la cité comme dans celle de l'entreprise, que l'extraordinaire est en train de devenir ordinaire. Chaque année, à l'automne, pour ne pas dire à la rentrée des classes, une crise majeure fait son apparition. Le 11 septembre 2001, la chute des tours de Manhattan amorce le commencement de la « Troisième Guerre mondiale » (la fameuse guerre entre les riches et les pauvres). À l'automne 2007, le rapport du GIEC décrit, au détour de l'analyse du réchauffement climatique, le scénario de la « cinquième extinction massive des espèces ». À l'automne 2008, l'effondrement de la Bourse laisse entrevoir « la fin du capitalisme ». À l'automne 2009, on annonce, à propos du virus H1N1, la première « pandémie mondiale », version moderne de la Grande Peste du Moyen Âge. Septembre n'est pas seulement le mois où chaque année sortent les derniers livres d'Amélie Nothomb et de Jacques Attali (sans oublier la plaquette de l'Institut François Bocquet). C'est également le mois des crises majeures qui font trembler le monde. À côté de ces tsunamis planétaires fourmillent les crisettes du quotidien. Les grandes ruptures, professionnelles ou privées, sont devenues si banales que deux lois viennent d'être promulguées pour les faciliter : une sur la rupture conventionnelle au travail et une sur le divorce à l'amiable à la maison. Le rythme du changement augmente en entreprise. La pression est toujours plus intense à l'école. La fréquence des événements majeurs s'accélère : déménagement, changement de travail, rencontre formidable. La vie ordinaire de chacun est bouleversée de plus en plus ordinairement. Le temps du provisoire semble donc s'installer de façon durable. L'interruption est en effet partout : dans les appels et les textos qui se bousculent sur votre iPhone, dans les e-mails qui bipent de façon pressante en bas à droite de votre écran, dans les urgences qui frappent à votre porte, laquelle d'ailleurs n'existe plus dans les bureaux panoramiques. Se concentrer 30 minutes d'affilée pour lire un chapitre en entier ou écouter une œuvre musicale intégrale est devenu de plus en plus improbable. Le cerveau humain aime les causes uniques, sans doute parce qu'il les comprend bien. En ce qui concerne ce qu'il faut bien appeler une épidémie de crises, il faut pourtant admettre la multiplicité des causes. Même si ces causes sont cousines et s'épaulent toutes un peu entre elles. 1/ Le besoin d'adrénaline C'est bien connu : celui qui se shoote a besoin de sa dope. C'est vrai des individus. C'est vrai aussi de la collectivité tout entière. Et on voit mal comment une civilisation frénétique pourrait se passer de frénésie. Imaginons une situation stable et paisible : quels nouveaux produits pourraient séduire les consommateurs ? Quelles nouvelles pourraient justifier l'écoute de la radio ? La première vertu d'une « nouvelle » n'est-elle pas d'être précisément nouvelle ? Beaucoup d'organisations ne doivent leur existence qu'à la sortie hebdomadaire, mensuelle ou annuelle de crises majeures (en fonction de la fréquence de leurs publications) : les informateurs, les commentateurs, les régulateurs, les accusateurs et même les pompiers. À quoi bon être pompier si l'incendie ne se déclenche pas régulièrement (et même, idéalement, pendant les horaires de travail fixés par les conventions collectives) ? L'État lui-même a besoin de périls extérieurs pour redresser la barre dans la tempête et justifier sa raison d'être : les dictateurs le savent bien, qui ont toujours un responsable à désigner. Les nations elles-mêmes ont besoin de défis constamment renouvelés pour polariser leurs énergies, donner un axe à leur économie et un modèle à leur organisation sociale. Si les crises n'existaient pas, il faudrait les inventer. Mais d'une certaine manière, tout cela a toujours existé. Depuis le début du xxe siècle, un phénomène nouveau a fait son apparition. 2/ L'explosion de l'anthroposphère De 1900 à 2000, la population mondiale a été multipliée par 4. Vers 2030, elle aura été multipliée par 6, passant de 1 milliard et demi environ d'individus à un peu plus de 9 milliards. Ces hommes, plus nombreux, sont également plus grands, plus gros, plus gourmands. Ils mangent davantage, et ils mangent surtout de la viande, ce qui exige beaucoup plus d'hectares cultivés et beaucoup plus d'eau douce. Ils vivent également plus vieux et se déplacent davantage. Au final, la facture est salée : en calories et en tonnes de CO2. On va vers la banqueroute. Et bien évidemment cela crée des remous et aussi le vague sentiment d'être à la fin du monde ou à la fin d'un monde, à la fin de l'Empire romain, au commencement d'un nouveau Moyen Âge obscur et inquiétant. Chacun pique sa crise. Et c'est normal. Depuis le début du xxie siècle, deux autres nouveaux facteurs font leur apparition : 1/ La suppression des intermédiaires - La mondialisation gomme progressivement les frontières. - La numérisation supprime les relais humains, comme les secrétaires, les commerciaux et les agents de tous poils qui proliféraient encore à la fin du xxesiècle. Le Net permet dorénavant à chacun de communiquer directement (et gratuitement) avec chacun. Les organisations centralisées ou hiérarchiques sont devenues désuètes/obsolètes. À quoi cela sert-il d'avoir encore un centre (et donc un centralisateur) lorsque les transactions peuvent être immédiates ? La logique du Marché assassine sournoisement celle de l'État par la privatisation de tout ce qui peut l'être : l'éducation, la santé, la longévité, la sexualité, la tendresse, la sécurité, la police, la justice deviennent des marchandises, et même la nationalité (de plus en plus les passeports peuvent s'acheter). - Enfin, l'accélération des microprocesseurs et des réseaux de (télé)communications se transforme directement en accélération du temps. Dans un monde devenu sans cloison, le choc frontal est devenu de plus en plus fréquent, comme des boules qui se heurtent de plein fouet sur un billard ou des atomes qui jouent aux autos-tamponneuses à l'intérieur d'un gaz brûlant. Le réchauffement climatique n'est donc pas uniquement une réalité géographique. C'est également une poétique métaphore de ce qui nous attend : un monde de collisions fréquentes entre des particules agitées. 2/ Le développement de la précarité Le développement mondial du PIB peut donner l'illusion d'une croissance mondiale sans limite. Mais à y regarder de plus près, cette croissance s'explique moins par le développement de biens réels que par l'explosion (même instable) des cotations boursières, c'est-à-dire de la valeur virtuelle des choses. En fait, au mouvement de compression brutale de l'Espace/Temps issu de la disparition des intermédiaires se superpose un mouvement de précarisation de l'économie réelle. La réduction du stock de ressources disponibles, par exemple, ne concerne pas que les hydrocarbures (pétrole, gaz et charbon). Elle affecte également les métaux (comme le cuivre ou l'uranium), la taille des logements à Paris, les produits de la mer (comme le thon rouge ou le saumon), l'air pur que vous respirez, l'eau douce dont vous disposez pour arroser vos plantes (y compris celles de vos pieds) et même les zones de silence ou vous pourriez vous refaire une petite santé après cette année - il faut le dire - épuisante. Connaissez-vous beaucoup de planques exemptes à la fois du chant fleuri des mobylettes, des sollicitations de petites filles de 5 ans (qui voudraient une histoire avant de dormir), de la tondeuse à gazon du voisin retraité, des ambulances du SAMU, des revendications des petites filles de 7 ans (qui voudraient bien « qu'on s'intéresse aussi à elles »), des lecteurs MP3 dans le train de banlieue et des souffleuses à feuilles mortes (du même voisin retraité) ? La réduction des ressources est encore aggravée par le paradoxal accroissement de la demande dont nous parlions à propos de l'explosion de l'anthroposphère. Si la demande mondiale de voitures pouvait aujourd'hui même être satisfaite, il faudrait passer immédiatement de 650 millions de véhicules à 3 milliards, soit un facteur 5 pour les 4 roues (je ne parle pas des mobylettes, ni des ambulances du SAMU, ni des tondeuses à gazon). Quand, au fur et à mesure que le gâteau se rétrécit, le nombre de gourmands augmente, cela déclenche toujours plus de frustrations, de différends, de collisions. La crise de nerfs est encore plus menaçante quand la tendance mondiale en matière de valeurs culturelles est à toujours davantage d'individualisme, de revendication personnelle, de liberté de se goinfrer. Lorsque les gloutons, munis de leurs fourchettes, encerclent un gâteau de plus en plus petit, et qu'ils sont non seulement de plus en plus nombreux mais également de plus en plus égocentriques, cela laisse envisager un grabuge de plus en plus saisissant et une fin sinistre pour ce « repas de famille » dont rêvait Grand-Maman. C'est dans les grandes villes, a fortiori dans les mégalopoles du tiers-monde, que le péplum risque d'être le plus hollywoodien. Ils étaient 100 millions au début du siècle. Ils sont aujourd'hui 3 milliards. Ils seront 6 milliards dans 30 ans à s'entasser dans des villes chaudes, bruyantes et dépourvues de sanitaires. Si l'on peut se réjouir de vivre sur une planète de moins en moins ennuyeuse (boring), dans une vie toujours plus excitante (exciting), on peut toutefois avoir mauvaise conscience de n'avoir rien tenté personnellement pour enrayer la fin du monde et de s'être rendu coupable en quelque sorte de « non-assistance à planète en danger ». On peut aussi rester perplexe sur l'art de se comporter dans un monde de fous de plus en plus agités. En attendant de trouver la formule miraculeuse et de mériter le prix Nobel, nous introduirons l'humble concept de décrispation qui, comme la morphine, n'a pas pour ambition de guérir, mais simplement de réduire un peu la douleur, c'est-à-dire la panique. Comme son nom l'indique, la décrispation vise à détendre, à dilater l'Espace/Temps comme s'il s'agissait d'un gaz contenu dans un ballon. Comme l'enseigne la physique des fluides, nous disposons d'une équation bien connue : VP = Constante, ou V signifie le volume du ballon et P, la pression à l'intérieur du ballon. En d'autres termes, quand le volume diminue, la pression augmente (et c'est pourquoi les ballons de baudruche des petites filles de cinq ans claquent lorsque l'on marche dessus et qu'il faut alors en regonfler un autre à la force de ses poumons et interrompre précipitamment, pour éviter la crise, l'écriture d'un article sur la banalisation des crises). Ce qui est vrai en physique l'est aussi en psychologie : la pression de l'émotion décroît quand les volumes augmentent. Pour cette raison il faut savoir, en situation de crise : 1/ Diluer le temps Cela signifie concrètement différer la réponse à un agent provocateur (par exemple un voisin dont la souffleuse de feuilles mortes est, en septembre, parfaitement injustifiée), à une situation qui semble urgentissime (comme d'installer des doubles vitrages pour ne plus entendre les mobylettes ou le SAMU qui s'amusent le dimanche après-midi), à une demande de réponse pressante (par exemple des petites filles de 7 ans qui se demandent pourquoi on gonfle le ballon des plus petites et non pas des plus grandes). 2/ Dilater l'espace Cela veut dire mettre de la distance géographique de toutes les façons possibles. On peut ainsi reculer de deux pas (quand deux petites filles font irruption ensemble dans votre bureau pour réclamer un arbitrage immédiat), prendre deux semaines de vacances au Japon (pour constater avec émotion que les restaurants y sont vides) ou simplement passer deux heures à marcher seul dans la forêt (gare aux bûcherons qui auraient la fâcheuse idée d'utiliser une scieuse ce jour-là !). La crispation naturelle que les humains exercent les uns sur les autres est renforcée quand les échanges sont brefs et les locaux étroits (a fortiori lorsque l'on est à moitié sourd). La décrispation apparaît lorsque l'espace augmente et que les délais s'allongent. Dans l'entreprise, le manager est de plus en plus un gestionnaire de crises toujours plus menaçantes et toujours plus nombreuses. S'il veut garder son équilibre, mais également son efficacité, il doit absolument développer en lui une passion du recul. Car plus le monde est plein et plus il faut savoir faire en soi le vide.
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