Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
La dissolution de l'Etat [publié le 21 mars 2011]
L'État (ou tout au moins l'État français) est en train peu à peu de devenir un mythe, le souvenir d'un parapluie bienveillant qui autrefois protégeait le citoyen des intempéries de l'existence tout en respectant, d'un œil attendri, les libertés individuelles. Depuis quelques dizaines d'années, la dissolution de l'État s'opère discrètement, à la fois par le haut et par le bas. Depuis le haut, l'Europe prend de plus en plus le relais, que ce soit sous la forme de la Commission de Bruxelles ou, prochainement, sous le visage d'un sympathique président. L'Europe édicte des normes et les surveille. Elle possède sa propre Cour de justice, sa propre monnaie, son propre système de valeurs. Depuis le haut toujours, la mondialisation va imposer de plus en plus une gouvernance mondiale. Le jour où l'ONU et le G20 auront fusionné, la globalisation ne sera plus seulement une réalité économique mais aussi politique. L'impôt mondial (levé indirectement via les impôts nationaux), la police mondiale et la monnaie mondiale suivront. Les États subversifs qui souhaiteront faire bande à part seront non seulement boycottés mais aussi réprimés, comme par exemple le furent en France les hérésies cathares sous les rois capétiens. Sous la double menace du chaos économique et du chaos écologique, cet exécutif mondial est aujourd'hui devenu incontournable : il n'est pas une option mais une obligation vitale. Depuis le bas, l'État est relayé par les Régions qui depuis les grandes lois sur la décentralisation ont pris toujours plus d'importance. Les communes ou les agglomérations vont, elles aussi, monter en puissance, ne serait-ce que pour des raisons d'économies d'énergie. L'augmentation du coût des transports va par exemple favoriser l'autosuffisance agro-alimentaire : dans un contexte général de précarité ou de sobriété, il vaut mieux consommer local et saisonnier. Le raccourcissement des chaînes d'approvisionnement imposera d'une certaine façon le retour au pouvoir féodal, comme cela s'est déjà produit lorsque l'Empire romain s'est effondré sous le poids de ses charges. Au lieu de concentrer entre ses mains la totalité du pouvoir, le pouvoir national ne sera bientôt plus qu'un échelon intermédiaire dans la hiérarchie féodale, un peu comme le duc ou le comte se trouvaient à mi-parcours entre l'empereur du monde et le baron local, et l'évêque, entre le pape et le châtelain du village. On parlera donc peut-être demain des États comme on parle aujourd'hui des rois et des reines d'autrefois. Le président de la République française ne sera peut-être plus bientôt que ce qu'est aujourd'hui le prince de Monaco : un « people » à la vie sentimentale tumultueuse (certains sont plus doués que d'autres), une curiosité touristique, une attraction d'Eurodisney (certains combinent tous ces talents). Qu'est-ce encore qu'un État une fois qu'il a été dépouillé de ses attributs traditionnels qui étaient la monnaie, la santé, l'éducation, la citoyenneté et la surveillance des frontières ?
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