Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
L'insouciance n'est plus au programme [publié le 28 mars 2011]
Quand vous étiez enfant, le merveilleux était encore possible. En hiver, il y avait encore de la neige qui tombait. Assis au coin du feu, le soir du réveillon, vous vous entendiez raconter des histoires de Père Noël et de rennes volants. On évoquait le Futur comme un monde fabuleux où les transports seraient encore plus rapides, les voyages encore plus nombreux, les résidences encore plus spacieuses, l'énergie encore meilleur marché. C'était le temps où le baril de pétrole coûtait moins cher que celui d'eau minérale, où l'on pouvait prendre la voiture aussi souvent que l'on voulait, où l'on pouvait déambuler en tee-shirt dans son domicile surchauffé même quand il neigeait dehors, où l'on n'hésitait pas à tirer la chasse d'eau, même pour un petit pipi. Aujourd'hui, de quoi parle-t-on aux enfants dans les écoles primaires ? : Auschwitz, Hiroshima, la grippe H1N1, un milliard d'affamés, le changement climatique, la disparition des hydrocarbures, la fin du monde, l'absence d'espoir. On peut se consoler en se disant que le Moyen Âge n'était pas mieux et que tout âge a connu ses Cassandre, ses oiseaux de mauvais augure. On peut se rassurer en se disant que nos scientifiques ne tarderont pas à découvrir des énergies de substitution. Des énergies de substitution aux hydrocarbures, il n'y en a à vrai dire pas beaucoup. La fine fleur de la Chevalerie scientifique ne cherche pas autre chose, en vain, depuis près de quarante ans (1973 : premier choc pétrolier). Et, avec le dépassement du « pic de Hubbert », les réserves de pétrole sont déjà à moitié épuisées : il n'y en a plus que pour quarante ans à peine. Le gaz, puis l'uranium et le charbon atteindront leurs limites quelques décennies plus tard. Si l'on considère l'horizon à un siècle et non pas à dix ans, il n'y a en vue aucune solution pour continuer à mener bien longtemps le train de vie énergétique dont nous bénéficions aujourd'hui. Le moteur électrique et les batteries à hydrogène ne règlent aucunement la question car elles n'offrent que des vecteurs énergétiques qui s'alimentent eux-mêmes aux énergies fossiles. Il a fallu 100 millions d'années pour produire les stocks d'hydrocarbures que détenait la Terre aux environs de 1800 ; 100 millions d'années de Soleil reçu par toute la biosphère : plantes, planctons et animaux, dinosaures compris. En 200 ans, nous en avons dépensé environ la moitié. Au rythme actuel de consommation, les caisses seront vides aux alentours de 2050. Ce qui aggrave encore considérablement les choses, c'est le paramètre démographique. Au commencement de l'exploitation des hydrocarbures, au début de la Révolution industrielle, la population du monde flirtait avec le milliard. Deux siècles plus tard, nous en sommes à 7 milliards alors que dans les deux mille ans précédents, la population n'a que doublé. Comment cela est-il possible ? La solution est donnée par l'impact de l'énergie sur la productivité qui impacte l'économie, qui impacte la démographie. Quand les ressources en énergie explosent, la population explose. Ces 7 milliards d'habitants partagent tous un rêve merveilleux : avoir la main sur autant d'hydrocarbures que vous, l'Occidental, pour pouvoir à leur tour disposer d'une automobile privée (et pourquoi pas d'un monospace pour Madame ?), pour pouvoir bien chauffer leur maison en hiver et passer de merveilleux réveillons de Noël à se raconter de belles histoires et à déballer des dizaines de cadeaux en plastique, c'est-à-dire en pétrole, transportés depuis la Chine au moyen du pétrole. Ce rêve est-il réalisable ? En fait, tout est inclus dans une formule assez simple : (D*R)/E = constante, où D figure la démographie (en nombre d'habitants), R, le revenu par habitant et E, l'énergie disponible à la consommation. Actuellement, l'Européen moyen dispose de l'équivalent énergétique de 50 esclaves à son service personnel si l'on convertit l'énergie musculaire que peut donner un homme en TEP (Tonne Équivalent Pétrole). Ces 50 esclaves (100 aux États-Unis) sont en charge de vous véhiculer où bon vous semble dans votre carrosse, d'aller pour vous au bout du monde chercher ce bœuf d'Argentine ou ces fruits exotiques dont vous raffolez, comme l'ananas Victoria ou la maracuja d'Amazonie, de faire tourner la nuit votre lave-vaisselle ou votre sèche-linge et même de vous préparer de temps en temps un petit Nespresso. Si l'énergie disponible diminue, il n'y a que deux solutions : soit réduire de façon drastique la démographie (D) par des famines, des guerres, de l'infanticide ou de l'extermination en masse, soit réduire de façon massive votre niveau de vie (R), c'est-à-dire le nombre d'« esclaves fossiles » mis à votre disposition. Dans les deux cas : reflux démographique vers le 1 milliard d'habitants de 1800 et/ou reflux économique vers le niveau de vie des paysans de 1789. Il y a donc comme un petit souci. On peut dès lors supposer que le terme d'« insouciance » va disparaître progressivement de votre vocabulaire. À moins bien sûr que ce ne soit pour la dénoncer. La disparition de l'inconséquence sera-t-elle l'un des corollaires de la raréfaction de l'insouciance ? Avec l'effondrement des ressources énergétiques, le droit à l'erreur risque lui aussi de décliner. On cherchera à couper les causes de leurs effets secondaires. On déconnectera la sexualité de ses conséquences en termes de procréation. On réduira la pollution et l'accumulation des déchets en rendant toute production autodégradable. On deviendra très prudent en matière de clonage, de manipulation génétique transmissible par l'hérédité, de destruction des espèces vivantes (la moitié environ des espèces vivantes ont déjà disparu depuis 1800), de pollution irréversible comme Tchernobyl. L'individualisme irresponsable des années 1968 (juste avant le premier choc pétrolier de 1973) ne risque-t-il pas, lui aussi, de passer de mode ? L'individualisme est possible quand le rapport triangulaire (D*R)/E est favorable, comme sous la Renaissance italienne, dans la Hollande du xviie siècle, la France du Second Empire ou les États-Unis de Kennedy. Quand le rapport triangulaire devient défavorable, l'individualisme devient dangereux et trop coûteux en énergie. Les caprices coûtent cher. Il y a donc fort à parier que l'hédonisme individualiste, inconséquent, insouciant, de vos parents ou grands-parents soixante-huitards, ne soit plus tellement à la mode d'ici quelques années. Après votre réveillon flamboyant, une fois que les amis de votre âge s'en seront allés, vos enfants vont devoir se remonter les manches, jeter les emballages déchiquetés, débarrasser la table, remplir le lave-vaisselle (ou, faute de courant, laver les assiettes à la main), passer l'aspirateur (ou, faute de courant, ramasser, une par une les innombrables épines du pauvre sapin surchauffé) pour vous permettre, à vous, le vieux soixante-huitard nostalgique, de revivre une fois encore l'émotion du merveilleux de votre enfance.
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