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Institut François Bocquet

Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Le silence, produit de luxe par excellence [publié le 18 avril 2011]

Le silence a longtemps été la réalité quotidienne. À l'exception de l'explosion des vagues sur les falaises et de quelquefois la foudre sur un vieux chêne abandonné, le silence était aussi universel que l'air que l'on respire. Bien sûr il y avait une fois par an les foires de Champagne, les cris de la colère, du désespoir ou de la solitude. Mais point besoin de boules Quiès ni pour dormir ni pour voyager. Les voyages pour la plupart se passaient à pied et les bruits étaient rares : grognement d'un voisin affamé, hurlement d'un autre voisin attaqué sans pitié par un loup, attaques de brigands de temps en temps. L'époque était sereine.

Aujourd'hui, le bruit de fond est devenu la norme... pour ne pas dire énorme. Près de 40 décibels dans les rues les plus calmes de Paris, de New York ou de Tokyo, 70 décibels dès qu'on pénètre dans un lieu public. Impossible d'aller se faire couper les cheveux sans devoir subir Radio Énergie. Impensable de prendre le taxi sans devoir supporter la radio préférée du chauffeur de taxi. Inconcevable de prendre le train sans être entouré de dizaines d'oreillettes plus ou moins sonores.

À la campagne, ne vous réjouissez pas trop d'échapper au klaxon des ambulances, des pompiers des policiers ou des automobilistes : vous serez vite rejoint par le chien du voisin, sa tondeuse à gazon ou pire, son aspirateur à feuilles mortes. Quant aux voisines, elles n'aboient pas, mais... elles causent.

Dans les situations désespérées, on se tourne souvent vers la technologie. L'amateur de silence n'est plus aujourd'hui obligé de se contenter de boules Quiès ou de bouchons en mousse. Dans les aéroports, il peut se procurer des casques anti-bruit qui annulent jusqu'à 99,9 % du son ambiant (soit 30 décibels)... tout en vous inondant d'une musique « relaxante ».

Les technologies du silence ne remplaceront jamais le silence authentique dans lequel baignait au Moyen Âge la lande de Bretagne, ce silence qui permettait de dialoguer avec soi sans être constamment perturbé par l'instabilité émotionnelle des autres.

Le silence risque de devenir progressivement un produit de luxe. Tout ce qui est à la fois rare et précieux contient en puissance de la valeur économique. Il ne serait pas surprenant qu'au milieu du siècle on assiste au Big Bang du marché du silence, comme on a eu celui du bruit au milieu du siècle précédent.

Le silence pourra ainsi se consommer, en égoïste ou en couple d'amateurs, dans des abris spéciaux qui fonctionneront un peu comme autrefois fonctionnaient les chapelles. Pour les petits budgets, il pourra également se déguster dans des sortes de sarcophages installés dans les centres commerciaux, les gares ou même sur le bord des rues bondées du samedi après-midi. Isotherme, incolore, inodore, ceux-ci permettront à des individus désorientés de s'allonger quelques instants et d'oublier leurs engagement dans des projets ou des relations sans lendemain, de digérer goutte après goutte toutes les indigestions matérielles, affectives et intellectuelles, de recréer en eux les poches de vide suffisantes pour être de nouveau capables d'absorber de la vie en petites tranches, exactement comme un convalescent, après une longue diète, se remet doucement à manger.

La dégustation pourra se faire à la séance ou à l'abonnement. Des forfaits week-end seront proposés sur Internet dans le cadre d'offres promotionnelles. Des cures de silence pourront même être prescrites par les médecins spécialisés dans la gestion du stress, qui vont récupérer la fonction des prêtres d'autrefois et la clientèle innombrables des sur-épuisés, des sur-stressés, des sur-abandonnés.

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