Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
Le modèle exemplaire de la pseudo-démocratie [publié le 09 mai 2011]
La démocratie fut loin d'être la règle générale tout au long de l'Histoire. On la trouve chez les Phéniciens, les Athéniens et les Carthaginois ; plus tard en Hollande, en Suisse ou en Angleterre, presque toujours dans de petits États commerçants et prospères. À bien y regarder, elle s'inscrit en général dans un contexte précis caractérisé par un rapport économie/démographie particulièrement favorable. Qu'il s'agisse de l'Athènes de Périclès, de la Hollande du xviie siècle ou de la Suisse d'aujourd'hui, la démocratie ne s'épanouit jamais autant que dans des pays à la fois riches, microscopiques et densément peuplés où tout le monde se fréquente et où tout le monde se connaît. Elle est l'expression politique des cités marchandes en plein boom économique. À l'horizon 2050, le rapport économie/démographie devient défavorable : 1/ La croissance démographique continue sur un territoire de plus en plus exigu, grignoté à la fois par la désertification, l'appauvrissement des sols, l'urbanisation et plus tard la montée des océans. 2/ La reprise économique tant attendue n'est qu'une illusion. Si le PNB mondial par habitant continue à grimper de façon théorique, c'est uniquement par l'artifice d'un décalage encore plus grand entre l'économie réelle et l'économie spéculative. En pratique, chaque humain dispose de moins en moins d'énergie : l'apogée de la consommation des ressources naturelles (le fameux « pic de Hubbert ») est en train d'être franchi en ce moment même. Cela signifie concrètement, pour chacun, de moins en moins de pétrole et de moins en moins de mètres carrés privés qui puissent être chauffés, climatisés ou alimentés en eau potable. 3/ La disparition des frontières n'arrange pas les choses. La démocratie, comme l'amour, a besoin pour fleurir d'un endroit clos et relativement protégé, comme le furent jadis la Suisse ou les Îles britanniques. L'apparition d'un vaste empire cosmopolite, d'un capitalisme sans frontière, où plus personne ne reconnaît personnellement personne ne constituent pas pour la démocratie un contexte favorable. La raréfaction des sédentaires aux profits de nomades qui, comme des cigognes, migrent de pays en pays au gré des saisons touristiques ou des exonérations fiscales, est également contraire à la logique républicaine où un petit nombre de personnes se partagent la gestion quotidienne de leur cité. On pourrait donc rêver à une nouvelle forme de démocratie, la « démocratie universelle » qui compenserait l'absence de liens directs par de l'électronique : vote à distance, forums de toutes sortes, sondages en temps réel pour prendre le pouls de l'opinion sur tous les sujets à la mode. La démocratie universelle est inévitablement mondialiste car les frontières n'existent plus. Elle sort également du cadre étroit du temps présent car les problèmes écologiques impliquent un droit de parole donné enfin aux générations futures : changement climatique, empoisonnement des sols, destruction massive des espèces, endettement colossal. Mais ce genre de démocratie risque de se noyer dans elle-même : la responsabilité individuelle s'y dissout comme de l'aspirine dans un verre d'eau. À l'utopie de la démocratie universelle répond le mirage des dictatures exotiques. Le potentat local est particulièrement doué pour calmer les angoisses des ennemis de l'incertitude : il prône le retour à l'ordre d'autrefois, aux valeurs rassurantes (Travail, Famille, Patrie), la lutte d'une culture originale contre l'impérialisme (Astérix au Québec ?). Plus le changement est global ou rapide (or le changement est de plus en plus rapide et de plus en plus global), plus la tentation totalitaire s'impose aux foules comme la réponse simple et évidente à l'inconfort de la déstabilisation. Nous approchons du point de rupture en matière démographique, énergétique, écologique si bien que les renversements de tendance vont induire des changements sans précédents quantitativement et qualitativement. La globalisation du désarroi ouvre les portes de la dictature. Dans l'avenir, les dictatures locales continueront, comme par le passé, à se heurter à la logique universelle de la démocratie et cela provoquera bien des turbulences. Entre les deux s'introduira sans doute un modèle de synthèse que vous pourriez qualifier d'« oligarchie anonyme ». On peut même se demander si ce modèle n'est pas déjà à l'œuvre aux États-Unis, en France et dans la plupart des grands pays, à l'exception notable de la Chine. L'oligarchie anonyme dépose le pouvoir réel entre les mains des entreprises et plus particulièrement des multinationales les plus puissantes. Un président est démocratiquement élu mais en réalité ce président n'est qu'une marionnette, un personnage élégant, séduisant et même charismatique : il est téléguidé dans l'ombre par les décisionnaires de l'Économie qui se sont accordés sur la politique la plus en phase avec leurs intérêts dans la compréhension intelligente d'une réalité mondiale, qu'elle soit démographique, environnementale ou culturelle. De même qu'à Athènes, le soi-disant modèle de la démocratie n'impliquait en réalité que 40 000 citoyens pour une population de 250 000 habitants, l'oligarchie anonyme affirme l'égalité de tous avec toutefois certains qui sont plus égaux que d'autres, ces autres étant neutralisés par la télévision, les Euro-Mickey, l'industrie de la distraction-abrutissement, la musique baladeuse que les jeunes consomment comme les esclaves de l'Inca chiquaient de la feuille de cola pour éviter de réfléchir. L'avenir de l'Empire, horizon 2050, appartient donc sans doute non pas à une démocratie mais à une oligarchie masquée en démocratie, entourée aux frontières par des dictatures déguisées elles aussi en démocraties. La démocratie devient peu à peu le travestissement universel.
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