Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
La vie de famille ou la physique des particules [publié le 16 mai 2011]
Il était une fois un monde où la famille était une molécule très simple. Autour d'un noyau constitué de deux parents-protons gravitaient deux enfants-électrons qui couraient dans tous les sens, surtout à l'heure du retour de l'école. De temps en temps, un couple d'amis-neutrons venait se joindre aux parents le temps d'une soirée entre amis, mais cela ne prêtait guère à conséquence puisque les neutrons sont neutres. Le monde évolua vers des structures de plus en plus multipolaires. Au coin du siècle, une civilisation nouvelle fit son apparition avec des entreprises multi-clients et multi-fournisseurs, des cadres multi-métiers et multi-employeurs, des hommes multi-nationalités et multi-domiciles. En tous domaines, le multi sembla prendre la relève du mono. Le cloisonnement des compétences, des castes et des réseaux si caractéristiques de la fin du xxe siècle sembla perdre de sa vigueur. La molécule familiale, pour rester dans le coup, dut à son tour expérimenter les joies et les tristesses du multi. L'amour multiple commença par être de plus en plus toléré. Il devint admissible d'être amoureux plusieurs fois, d'abord successivement, ensuite simultanément. Une approche inclusive de l'amour décloisonna les vieux modèles et les amis de Madame devinrent les amis de Monsieur comme les amours de Monsieur devinrent celles de Madame. Juxtaposés aux protons stables, il y eut donc des protons multiqui se partageaient entre plusieurs atomes, surtout dans les grandes villes cosmopolites. Les protons arrivants amenaient avec eux quelquefois des électrons aussi nomades qu'eux et c'est ainsi qu'on assista à l'apparition des enfants multi-familles, dotés de plusieurs mères et de plusieurs pères à la fois. Chacun d'eux disposait de plusieurs chambres d'enfants, de plusieurs nounours ou de plusieurs poupées Barbie qu'il retrouvait parfois au hasard des pérégrinations de son papa ou de sa maman volante. Il y eut donc ainsi des petites filles multi-poupées et des poupées multi-petites filles. Les enfants multi-parents se mirent bien sûr à fréquenter plusieurs établissements et devinrent les pionniers du multi-école, parfois dans un contexte multilinguistique. Les salles d'attente des pédopsychiatres se remplirent. Un peu désemparés par cette complexité, certains d'entre eux préconisèrent l'expérience de la communauté de partage dont le principe demeurait, somme toute, assez simple. Ils proposaient de rassembler au sein d'un même immeuble une sorte de soupe moléculaire, où les protons, les électrons et les neutrons, les parents, les enfants, les poupées, les nounours, les écoles et les maîtresses coexistaient de façon aussi harmonieuse que possible et circulaient librement d'étage en étage entre une centaine d'appartements dont on avait, pour des raisons de commodité, purement fait enlever les portes. Un problème se posa à Paris dans la première moitié du xxie siècle. Lors de la grande déplétion énergétique, les pannes d'électricité se firent de plus en plus fréquentes. Les coupures d'eau, de gaz ou de réseau leur emboîtèrent le pas. Et plus d'une fois, en plein hiver, certains immeubles communautaires se trouvèrent à la fois privés de chauffage, de lumière, d'eau courante, de télévision, d'Internet, de téléphone et même d'ascenseur. Cela créa, dans les escaliers de service, des cacophonies assez peu symphoniques, surtout pour les habitués du 20e étage qui durent payer chèrementle privilège de leurs terrasses. La vie de famille ne ressemblait plus du tout à ce qu'elle avait été au cours des siècles antérieurs. Les enfants, les parents, les maîtresses et mêmes les poupées hurlaient dans les escaliers sombres et glacés où plus personne ne reconnaissait personne. On s'avisa alors de renoncer à la complexité et même à la vie de famille qui disparut de notre vocabulaire.
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