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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

La fin de l'immobilisme [publié le 20 juin 2011]

C'est une véritable mégamétamorphose qui bouleverse les peuples et les institutions dans le premier xxie siècle : le temps semble soudain s'accélérer, tout devient éphémère, précaire, insaisissable. Les Terriens de cette époque sont à la fois déboussolés et fascinés de pouvoir vivre le temps d'une génération l'équivalent d'un millénaire de transformations technologiques, économiques ou culturelles. Mais seuls parviennent à tirer leur épingle du jeu ceux qui parviennent à se métamorphoser en permanence de l'intérieur, ceux dont la tolérance à l'incertitude leur permet de se renouveler en permanence.

Les débuts du siècle qui commence se caractérisent par une succession de pics qui les font ressembler un peu à une chaîne de montagne comme l'Himalaya.

Le fameux « pic de Hubbert » affirme que l'exploitation de la moitié environ des réserves d'hydrocarbures, atteinte dans les années 2010-2020 déclenche une hausse des prix d'autant plus effroyable qu'elle s'accompagne d'une explosion de la demande dans les pays émergents assoiffés de voyages et d'automobiles.

Cette parabole du pic énergétique explique celle d'un pic économique renforcé par la mondialisation rapide des échanges, suivie tout aussi rapidement de la confrontation brutale à la raréfaction des ressources premières.

La suppression des frontières déclenche également un pic de la connaissance scientifique et technologique sans précédent : les esprits éloignés se mettent subitement à se féconder les uns les autres.

Enfin un pic démographique prend, lui, la forme d'une double hyperbole. La population mondiale flirte avec une dizaine de milliards d'habitants vers le milieu du xxie siècle avant de s'effondrer tout aussi brutalement : le réel affectionne les courbes symétriques.

Ces transformations d'infrastructures s'accompagneront de transformations socio-structurelles.

La suppression des frontières politiques et linguistiques, conjuguée à l'abolition des hiérarchies et des cloisonnements sociaux imposée par les nouvelles technologies (qui court-circuitent un peu tous les réseaux) déclenchent, au sein de la mégamétamorphose, une exigence d'intégration sans précédent. Tout devient global : la Bourse, la monnaie, l'économie, l'écologie et la culture. Chacun est au courant s'il le souhaite de tout ce qui se passe ailleurs. Tout ce qui se passe quelque part impacte possiblement l'ensemble d'un mégasystème unifié. Tout est globalisé, universalisé. Les organismes régulateurs mondiaux font leur apparition et se systématisent (FMI, G20). Les réunions de chefs d'État se multiplient en attendant la dissolution de ces mêmes États au sein d'ensembles qui les dépassent (comme l'Union européenne ou une possible Atlantide qui plus tard fera le lien entre l'Europe et l'Amérique). Les cloisonnements traditionnels entre nations ou entre classes sociales deviennent anachroniques. Chacun, abandonné à lui-même, se trouve confronté en direct à la multitude des autres.

Les modèles de fonctionnement locaux d'une entreprise ou d'une communauté deviennent alors rapidement obsolètes. La démodélisation déstructure sans pitié toutes les organisations routinières au profit de schémas éphémères en recomposition permanente. Partout le ET se substitue au OU. L'inclusion devient la règle, l'ambivalence, la pratique ordinaire. La croissance (des services) coexiste avec la décroissance (industrielle). La relocalisation (du travail) se superpose à la mondialisation qui se poursuit (dans les échanges). Le développement économique appelle le développement de la personne.

Les idéologies - que nous pourrions appeler les idéo-structures - finissent tôt ou tard par s'aligner sur les nouvelles infra- et socio-structures. Une nouvelle carte des vertus et des vices se dessine. La rigidité(qui refuse la métamorphose), l'égocentrisme(qui refuse l'intégration) et le monolithisme (qui refuse l'ambivalence) deviennent des péchés capitaux. Inversement devient une vertu cardinale l'accueil au changement, au dépassement de soi ou à la contradiction. Le sens des nuances devient une condition de survie de même que le sens de l'humour ou celui de la précarité des choses. Comme l'« humaniste » était un idéal pour le xvie siècle, l'« honnête homme » pour le xviie, le « philosophe » pour le xviiie, l'« industriel » pour le xixe et le « manager » pour le xxe, le xxie siècle proposera en modèle un personnage nouveau dont on ne connaît pas encore la dénomination exacte mais qui pratiquera sans doute assidument la réinvention de soi, le cosmopolitisme, l'acclimatation sans chichi à des milieux nouveaux, le goût de la déconstruction-reconstruction.

L'« Authenticité », c'est-à-dire la fidélité à son caractère, se révélera également indispensable car elle est bien le seul support sur lequel pourra prendre appui l'individu désormais séparé de sa tribu.

Cette authenticité exigera, surtout dans la seconde moitié de la vie, une qualité complémentaire, la « Maturité », qui consiste à nuancer ses impulsions en fonction des contextes.

D'une façon générale, plus vous serez habile à vous métamorphoser de l'intérieur (dans le respect de ce que vous êtes vraiment), même et surtout lorsque vous vieillirez (alors que votre résistance au changement devrait naturellement s'accroître), plus vous profiterez des turbulences du futur proche plutôt que d'en être la victime. Sinon vous deviendrez un expert dans l'art de s'accrocher à ce qui n'existe plus et de disparaître avec.

De cette contradiction (apparente), entre la détermination à réaliser votre destin et l'aptitude à adapter votre chemin, dépend le bonheur que vous pourrez recevoir et offrir tout au long de cet étrange xxie siècle, qui offrira l'une des générations les plus mouvementées mais également les plus passionnantes à vivre. Cette alternance de pics de croissance hyperbolique suivis immédiatement d'une décroissance tout aussi hyperbolique (énergie, économie, démographie) sera sans doute en effet unique dans l'histoire, à la façon d'une allumette qu'on ne peut brûler qu'une fois. L'espèce humaine ne peut techniquement pas se permettre de flirter trop souvent avec les limites écologiques, énergétiques et démographiques de son vaisseau planétaire.

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