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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Ou [publié le 08 août 2011]

L'organisation tayloriste en vogue au xxe siècle affectionnait la spécialisation. On était au travail OU en vacances (ou encore à la retraite). On ne mélangeait pas le professionnel et le privé. On avait une qualification professionnelle bien précise acquise dès l'enfance et dont on ne changeait que fort difficilement. On était ouvrier OU cadre, intellectuel OU manuel, financier OU psychologue, artiste OU fonctionnaire, marié OU célibataire. C'était le temps de l'exclusivité universelle.

Le siècle en cours semble préférer l'inclusion à l'exclusion : on peut avoir plusieurs activités professionnelles simultanées, la frontière entre le travail et le non-travail, l'apprentissage et le loisir, l'amitié et les relations professionnelles est moins précise. De plus en plus, on voit fleurir des ET là où poussaient des OU. Les OU sont reléguées de plus en plus au registre des mauvaises herbes.

La logique du « Ou » est un des héritages de la révolution industrielle. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Il faut qu'une journée soit ouvrable ou chômée. Il faut qu'une entreprise soit rentable ou défaillante. Il faut toujours « choisir ». La logique de l'exclusion s'impose.

À la différence du mécanique, le biologique sait pratiquer la logique du « Et ». Un arbre peut être dépouillé de feuilles et cependant continuer à vivre en attendant la fin de l'hiver. Un animal peut se sentir en pleine forme et cependant vieillir. Une fleur peut être empoisonnée et cependant arborer des couleurs triomphales. Un tas de fumier peut enfanter des roses. Ici commence le règne de l'ambiguïté. Chaque berceau dissimule un cimetière ; chaque automne, un printemps.

Le secret du développement durable ne réside pas dans la stabilité d'une ligne droite, blanche, horizontale, pure, sinistre. Il est au contraire fait de milles courbes imprévisibles qui se superposent en bondissant comme des dauphins. À la manière du vivant, il intègre des mailles entrelacées qui pratiquent le caprice des couleurs à la façon de guirlandes lumineuses à Noël. Le secret du développement durable réside dans la capacité à se réinventer sans cesse.

Dans cette optique, on peut rêver d'une bio-économie dont les objets produits puis échangés ne soient plus des objets passifs mais des sujets intelligents, capables de changer de sens en fonction des circonstances. Chacun contient en germe une polyvalence, une collection de possibilités, une inclusion de virtualités. Aux articles d'usine destinés à un usage bien précis avant d'être jetés se substituent des systèmes informatiques ou des mondes virtuels (comme Second Life) destinés à évoluer parallèlement à l'évolution de leurs utilisateurs. Nous ne sommes plus dans le « Et » mécanique, mais bel et bien dans le « Ou » biologique.

Le dernier exemple en date est celui de l'iPhone. Mais on peut avant lui citer l'ordinateur ou le téléphone portable. Chacune de ces machines peut devenir tour à tour bibliothèque, machine à calculer, appareil photo, télévision, boîte à musique ou terminal communiquant. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Chaque jour apparaissent de nouvelles applications en téléchargement. Comme des êtres vivants, les nouveaux objets nomades peuvent ainsi évoluer continuellement et donc survivre aux aléas de l'avenir.

Les créatures du futur aimeront flirter avec l'ambiguïté. Elles associeront volontiers les contraires, goûteront le sucré-salé, cultiveront le paradoxe. La multimodalité triomphera.

Les objets du futur seront multifonctionnels. Les « alicaments » concilient l'aliment et le médicament. Un habitat peut à la fois être aménagé comme domicile, espace de travail et lieu de formation. Une machine attachée à votre poignet peut être une montre ET un GPS ET un visiophone itinérant. Les robots du futur ne nous ressembleront pas, comme le pensaient nos grands-parents, par leur apparence physique aux apparences de Lego géant, mais par une évolutivité et une polyvalence au moins égale à la nôtre.

Les échanges, comme les objets, s'affranchiront également des vieux schémas à solution unique. On pourra se former en dehors du cadre étroit de l'Éducation nationale. Les sens uniques se feront rares. Les « procédures » cèderont leur place aux solutions flexibles. La « mono-modalité » ne sera plus qu'un vieux souvenir. Au Danemark, la flexisécurité ne demande plus à l'entreprise de choisir entre l'économique et le social. Au sein d'une multinationale, comme Philips ou Nestlé, dont les usines sont éparpillées partout, il n'existe plus vraiment de circuit obligé pour les transferts de marchandises. À la manière des « paquets » d'information sur Internet, leurs paquets de matière première peuvent prendre mille chemins en fonction des moyens de transport de marchandises, de l'encombrement des entrepôts ou de l'âge du capitaine. Sur un bateau comme le Hurtigruten, l'Express côtier qui relie chaque jour Bergen à Mourmansk en longeant toutes les côtes de Norvège, l'équipage ne discute pas des tâches à accomplir au regard de leur contrat de travail. On retrouvera ainsi le visage sympathique du matelot du matin au service des chambres l'après-midi puis, le soir, en permanence au bar. C'est également le cas des GO des Club Med du monde entier qui peuvent cumuler sans complexe des tâches complexes. Patrick, l'Australien, qui parle anglais, français, indonésien et un peu de chinois, est à la fois moniteur à l'école du cirque, assistant au planning en l'absence d'Ingrid, la Suédoise, et clown pourvu d'un nez rouge au spectacle du soir. L'avenir durable n'appartient plus aux fonctions mais aux missions, ce qui n'est, en soi, pas trop mauvais car confier une fonction à quelqu'un le transforme en « fonctionnaire ». Donnez au contraire une mission et vous créez un « missionnaire ».

Le principe de multimodalité, qui s'applique aux objets comme aux échanges, s'imposera durablement au flux d'informations et de compétences. La logique exclusive qui sépare artificiellement le temps de la scolarité autiste, puis celui du travail éreintant, puis celui de la retraite asséchée rendra sa place à la logique inclusive qui a prévalu tout au long de l'Histoire, à l'exception de la parenthèse occidentale du second xxe siècle. Le temps de l'Apprentissage, celui du Travail et celui du Jeu n'y sont pas séparés. Demain le travail des enfants sera sans doute réhabilité, les retraités ne seront plus obligés de faire la retraite de Russie, les travailleurs auront le temps d'apprendre et de se reposer.

La vieillesse n'étant au fond qu'une « spécialisation » de plus en plus poussée, il deviendra possible d'y échapper, au moins de la retarder, en préservant sa polyvalence personnelle aussi tardivement que possible. L'habitacle fait l'habitant : rendez les adultes vieillissants aux écoles et vous en ferez des écoliers. Offrez aux jeunes enfants des responsabilités et vous en ferez des responsables. Plongez les quadragénaires stressés dans une cour de récréation ; vous leur restituerez les joies de la récréation. Le temps des spécialistes où l'on était juriste, coiffeur ou géomètre est un modèle de développement non durable car il assèche les ressources d'un individu exactement comme un sol bourré de phosphates (ou de produits azotés) et confiné à la monoculture jusqu'à son épuisement.

Quand l'expertise technique cède le pas aux approches multidisciplinaires, les idées neuves surgissent et les individus échappent à la stérilité. Inversement, la spécialisation, si chère au cursus universitaire français où des examens irréversibles enferment un jeune dans un profil d'ingénieur ou de médecin dès l'âge de 18 ans, n'est pas nécessairement la plus adaptée des solutions lorsque l'on sait qu'un jeune devra changer 14 fois de profession en moyenne au cours de son parcours professionnel.

Le « Ou » n'a plus vraiment d'avenir.

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