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Institut François Bocquet

Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Le post-individualisme [publié le 22 août 2011]

Si l'on regarde le mouvement général de l'histoire, le développement de l'individualisme y apparaît comme l'axe principal d'évolution culturelle. Introduit par le judaïsme, amélioré par la démocratie athénienne, il est universalisé par le christianisme qui affirme haut et fort que chaque individu détient son ticket pour le paradis. C'est d'ailleurs ce qui vaut aux chrétiens d'être persécutés pendant un siècle ou deux, car donner aux esclaves une âme équivalente à celle des citoyens romains remettait sérieusement en cause les fondements de l'économie et de la société. L'individualisme se développe encore avec l'amour courtois, exulte pendant la Renaissance, triomphe pendant la Révolution industrielle. En incitant chaque personne à libérer toutes ses ressources afin de satisfaire toutes ses envies, il provoque en Europe une explosion d'initiatives et de créativité qui fonde le capitalisme et la prospérité. Sa contagion au monde au cours du xxe siècle déclenche une croissance économique sans précédent, laquelle provoque une explosion démographique qui fait passer la population mondiale de 1 milliard d'humains en 1800 à 9 milliards en 2050.

Mais l'individualisme a un prix :

1/ En mettant en compétition les individus les uns contre les autres, il favorise les inégalités de toutes sortes et donc les tensions et les guerres.

2/ La culture de la compétition induite par l'individualisme isole les individus les uns des autres. Elle favorise la suspicion, la haine et les conflits non seulement entre les peuples, comme dans l'Antiquité, mais aussi à tous les niveaux de la société : voisin contre voisin, parent contre parent, employé contre employeur, client contre fournisseur, femmes contre maris, enfants contre parents. Elle dégrade la cohésion et l'harmonie sociale en substituant aux communautés rassurantes des groupes d'individus sauvages qui, sous des apparences polies, ne pensent qu'à se manger entre eux. Les Asiatiques (plutôt moins individualistes), qui viennent passer les fêtes dans les capitales européennes (plutôt plus individualistes), sont parfois envahis d'un malaise connu sous le nom de « maladie de Paris » : ils s'enferment dans leur chambre d'hôtel pour n'en sortir que le jour du retour.

3/ L'obsession du progrès personnel, s'il favorise le progrès collectif induit un redoutable « stress du changement » auquel les esprits jeunes peuvent s'adapter plus facilement que les personnes vieillissantes. Il n'est pas bon de vieillir en Occident. On y est vite marginalisé.

4/ La boulimie individuelle atteint rapidement ses limites quand elle veut être partagée par les 9 milliards d'individus qui devront cohabiter en 2050. L'empreinte écologique de l'humanité actuelle se rapproche peu à peu d'une double planète. Il n'y aura bientôt plus assez de matières premières, d'énergie, d'eau potable, d'air pur et d'espace tempéré pour contenter tout le monde. L'« americanway of life » étendu à l'humanité tout entière n'était envisageable que dans l'hypothèse de ressources illimitées. Les différentes « crises » du début du xxie siècle ne sont au fond que l'expression d'une incompatibilité profonde entre les appétits illimités d'un nombre toujours croissant d'individus et la taille limitée du gâteau à partager. L'enrichissement d'un Orient laborieux implique donc, de manière arithmétique, l'appauvrissement d'un Occident paresseux. Le malaise social vis-à-vis de la question des retraites n'est par exemple qu'une conséquence lointaine de cette évidence arithmétique.

On sait que lorsque le nombre de rats enfermés dans une cage augmente au-delà d'un point critique, on voit se développer une multitude de comportements « aberrants » (comme le suicide ou le cannibalisme), dont le seul point commun est de recaler les besoins collectifs à l'échelle des ressources disponibles. L'individualisme est l'expression culturelle de la croissance économique. Il a toute sa place dans un eldorado désert comme le furent les Amériques. Il serait suicidaire dans un écosystème comme celui de l'UttarPradesh en Inde ou comme celui de l'Afrique subsaharienne.

L'individualisme nous expose donc à un dilemme fondamental : il conduit à l'Apocalypse, mais en même temps il a le goût si sucré qu'il est devenu le sens irréversible de l'histoire.

Pour échapper aux temps obscurs d'un nouveau Moyen Âge, trois scénarios subsistent :

- autoriser de grandes et terribles inégalités entre des masses affamées et une élite privilégiée (dont vous ferez bien sûr partie) avec les troubles sociaux et les guerres civiles que cela suppose ;

- réduire massivement la population (l'écologiste français Yves Cochet propose « la grève du 3e ventre » en supprimant les allocations familiales au-delà de 2 enfants ; le gouvernement chinois impose depuis plusieurs décennies déjà la politique de l'enfant unique) : il faudrait pour cela remettre en cause nos dogmes idéologiques et restreindre le droit des individus à se reproduire comme des lapins ;

- inventer une idéologie nouvelle qui fera en quelque sorte la synthèse entre l'individualisme (mortel) et le sens du collectif (frustrant), une religion nouvelle qui synchrétisera les exigences de l'environnement avec celles de la personne humaine, les idéaux de l'Occident et de l'Orient, le salut personnel promis par le christianisme avec la discipline sociale préconisée par le confucianisme.

Cette religion nouvelle exigera le recrutement d'une véritable armée d'apôtres : douze ne suffiront probablement pas.

Votre candidature sera donc la bienvenue.

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