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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

La fin des hiérarchies [publié le 29 août 2011]

L'Égypte ancienne a inventé l'ordre pyramidal. Depuis, les relations hiérarchiques structurent le développement des États, et particulièrement celui de la France, mais les nouvelles technologies sont en train de pousser notre pays à plus d'horizontalité.

Au commencement était Pharaon

Tant que l'homme se contente de se nourrir de bananes, point n'est nécessaire de bâtir une organisation sociale. Mais le développement de l'agriculture dans la vallée du Nil demande une vaste organisation pour planifier les semailles et les moissons, entreposer les semences et les récoltes, comptabiliser les résultats et fabriquer des papyrus pour pouvoir les noter. Cela nécessite un organisateur talentueux. Or, un territoire finit toujours par appartenir à celui qui l'organise : un jour, l'individu O, sollicité comme consultant en « reengeenering » par les individus A, B et C afin d'optimiser leurs méthodes de production, décide que son importance justifie un statut. Ce jour-là, il dépose une couronne sur sa tête, se fait construire un palais et se proclame fils du soleil ou dieu vivant. Ce n'est pas par hasard si l'Égypte ancienne, qui vit naître l'agriculture, vit également surgir les pyramides, apparaître l'écriture et la bureaucratie. Car derrière toutes ces évolutions se profile une seule et même logique : celle de la société hiérarchisée avec les grands chefs, les sous-chefs, les petits chefs et les scribes. Partout l'ordre pyramidal est consubstantiel des grande entreprises où les acteurs multiples n'ont pas le moyen de communiquer ou de s'organiser entre eux.

La France et la Chine, championnes de l'ordre hiérarchique

Les choses ne s'arrangent pas avec la Révolution industrielle du xixe siècle. Les grandes usines comme les grands États exigent de vastes bureaucraties où la centralisation est de règle. Il n'y a en effet pas d'autres moyens de faire collaborer des milliers ou des millions de travailleurs que de les organiser en étoile, avec un grand nombre de relais qui ont vite fait de développer une mentalité de petits chefs, autant pour abuser de la situation que pour s'acquitter correctement de leur mission de coordination intermédiaire. Certains pays, comme la Chine ou la France, se font alors les champions de l'ordre hiérarchique pour des raisons autant historiques (l'héritage d'un empire) que religieuses (la tradition catholique) ou géographiques (de vastes plaines fertiles et peuplées). D'autres en revanche comme l'Angleterre ou les Pays-Bas développent une organisation moins hiérarchisée parce que leur économie repose moins sur l'exploitation de la terre que sur celle des océans.

A, B et C n'ont plus besoin de O !

Les technologies de la fin du xxe siècle changent radicalement la donne. Le téléphone, le mobile, les SMS et les e-mails permettent à tout individu de communiquer directement, immédiatement (et parfois gratuitement) avec tout autre individu de l'univers. A, B et C ont dès lors beaucoup moins besoin de l'individu O pour les aider à travailler ensemble. Les relations horizontales entre eux se multiplient au détriment des relations verticales ou hiérarchiques qu'ils entretenaient avec O. O ne peut plus prétendre être fils du soleil sous peine de sombrer dans le ridicule (ou de déclencher une révolution).

Depuis quelques décennies, toutes les hiérarchies s'effritent et quelquefois se désagrègent. L'Empire soviétique s'effondre d'ailleurs en 1989, quand 10 % de sa population est équipée du téléphone. En Chine en revanche, la même année, la répression s'abat place Tian'anmen car 5 % seulement de la population en est équipée. Vingt ans plus tard, conscientes du pouvoir des nouvelles technologies, les autorités chinoises censurent l'accès à Internet de la population en érigeant une Grande muraille virtuelle. Autant la télévision, qui est un média vertical, est susceptible de renforcer un pouvoir central, autant le téléphone ou Internet constituent des menaces pour lui.

La course à l'horizontalité : la France à la traîne

Aujourd'hui, les grandes entreprises hiérarchisées vacillent. Beaucoup sont tentées de sous-traiter ou d'externaliser un maximum de fonctions pour reprendre de l'oxygène. Elles font tout ce qu'elles peuvent pour se réorganiser en réseaux plats plutôt qu'en pyramides verticales et pour réduire au maximum le nombre de niveaux hiérarchiques intermédiaires. Dans cette course à l'horizontalité, la France a plus de mal que d'autres. Marqués par l'Empire romain, la tradition catholique et la culture de l'État central tels que le voyaient Louis XIV, Napoléon et la plupart des présidents de la Ve République, les Français ont un sens très profond de la hiérarchie qui n'a paradoxalement d'égal que leur individualisme.

Moins individualistes, les cultures de demain seront cependant également moins hiérarchiques. La France doit donc s'attendre à deux mutations culturelles de grande ampleur qui ne manqueront pas de provoquer des turbulences.

Il n'y a pas d'accouchement sans douleur.

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