Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
La fin des secrets [publié le 05 septembre 2011]
Un nouveau matériau pourrait bien provoquer une nouvelle révolution des mœurs. Isolé en 2004 à l'université de Manchester, le graphène est un cristal bidimensionnel extrait du graphite, dont il représente un feuillet de l'épaisseur d'une couche d'atome. Sa production est aujourd'hui encore très difficile : un mètre carré de graphène pur reviendrait à 600 milliards d'euros. Mais les coûts de production pourraient baisser très rapidement et ses propriétés physiques sont extrêmement intéressantes. 200 fois plus résistant que l'acier, il ne s'échauffe pas au passage des électrons quand on l'utilise comme transistor. Le graphène étant un cristal bidimensionnel, les électrons peuvent pourtant s'y déplacer à la vitesse de 1 000 km/s-1, soit 30 fois la vitesse des électrons dans le silicium. Comme le silicium, il peut être produit en quantité pratiquement illimitée. Il peut enfin servir à fabriquer des écrans de l'épaisseur d'un feuillet de journal quotidien qui pourraient, comme eux, être enroulés ou pliés sous le bras quand on se jette du café du matin à la rame de métro qui s'impatiente. À plus long terme, on pourrait imaginer des vêtements entiers tissés dans une étoffe de graphène. Ce que les générations précédentes appelaient encore l'ordinateur, après avoir réussi sa fusion avec la boîte à musique, l'appareil photo, le caméscope, le téléphone, la télévision, le cinéma, la presse, les librairies et les bibliothèques, accomplirait ainsi son intégration à l'habillement. La conquête pourrait alors se prolonger à tous les moyens de transports automobiles, aéronefs ou sous-marins. Et nos voitures comme nos chemises pourraient fort bien devenir également des écrans. Écran publicitaire peut-être : nos tee-shirts pourraient alors être gratuits, en contrepartie d'un peu de publicité pour Orange ou le Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais. Mais surtout, équipés de nano-caméras par devant nous, ils pourraient afficher dans notre dos l'image de ce qui se présente à nos yeux, de même qu'ils pourraient afficher pour ceux qui nous observent l'image de ce qui se passe en réalité derrière nous. Nous pourrions de cette façon devenir assez commodément indétectables à l'œil, même s'il n'est pas encore question, à ce stade, de nous traverser sans dommage comme le sabre inoffensif du prestidigitateur ou de jouer au passe-muraille comme Garou-Garou l'homme invisible (les réserves d'or américaines de Fort Knox attendront). De la même façon les chars de combat, comme les jets privés ou les yachts de milliardaire, pourraient se soustraire à l'observation ordinaire. On pourrait même imaginer des îles flottantes ou sous-marines complètement invisibles : tout ceci n'est au fond qu'une question de nombre de micro-caméras et de kilomètres carrés de feuillets de graphène. Ces nouveaux horizons de la technique s'inscrivent apparemment dans un contexte paradoxal. Avec les possibilités de géolocalisation offertes par les nouveaux objets nomades comme l'iPhone, la tablette Samsung ou les autres ardoises magiques, la « visibilité » de chacun va devenir de plus en plus évidente. Il est d'ores et déjà possible de tracer au mètre près une amie capricieuse, un conjoint incertain, un enfant égaré. Peu à peu s'effacera le concept de « vie privée », inventé par Louis XV qui fit construire le Grand Trianon afin de se soustraire quelquefois au regard de ses courtisans (contrairement à son arrière-grand-père, Louis XIV, dont la vie publique épousait toute la vie). La plus grande partie de nos mouvements sera communiquée à tous par le biais de nos objets nomades. Toutes nos transactions financières seront enregistrées par le suivi de nos cartes de crédit, suivies attentivement par une administration fiscale mondialisée, centralisée, modernisée. Nos goûts seront connus et nos envies anticipées par les professionnels du marketing. Nous n'aurons bientôt plus de secrets pour personne. Nous serons alors bien obligés d'être hyper-tolérants... pour qu'on nous rende la pareille. Ce paradoxe de la visibilité se résout aisément du point de vue marketing. Tout ce qui est précieux prend en effet encore plus de valeur en se raréfiant. C'est vrai aujourd'hui de l'eau potable, de l'air pur, de la solitude, du sourire, du silence qui sont aujourd'hui devenus des produits marchands - parfois de luxe - et des marchés juteux. Ce sera vrai demain de la discrétion. Il y aura demain un marché de la discrétion qui regroupera tous ceux qui souhaiteront, temporairement ou régulièrement, se soustraire au regard de leurs commentateurs ou de leurs juges, des membres de leur famille, de leurs amis et de leurs autres créanciers. Il y aura demain matin un secteur d'avenir pour de nouveaux métiers comme celui de l'« effaceur » qui se fait fort (contre une honnête rétribution) de vous « déréférencer », de vous « dégoogliser » et de nettoyer les allées de l'Internet de votre nom, de photos ou de vos maladroits écrits de jeunesse. Des startups à la mode vous garantiront une certaine dose d'opacité périodique avec, bien entendu, des forfaits à la semaine ou à l'année, des tarifs dégressifs et la possibilité d'intégrer un club fermé dont l'originalité des membres est de ne jamais entendre parler l'un de l'autre ni dans le monde virtuel ni dans la vie réelle, un « anti club » en quelque sorte. Comme d'habitude le contraire enfante le contraire. Et la civilisation médiatique qui s'essouffle pourrait bien s'inverser prochainement dans un snobisme de l'invisibilité.
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