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Institut François Bocquet

Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Le mythe du progrès continu [publié le 03 octobre 2011]

Les Trente Glorieuses et les nécessités de reconstruction de l'après-guerre ont créé une illusion d'optique : celle de la croissance ininterrompue illimitée. Initiée par Jules Verne et prolongé par Walt Disney Inc., la mythologie du progrès s'est imposée comme un postulat universel. La marche du monde entier s'inscrit dorénavant dans l'équation :

[Progrès scientifique] => [Progrès technologique] => [Progrès économique] => [Progrès social].

Il semble donc indiscutable aux yeux de l'opinion, comme dans le discours des dirigeants, que l'humanité est dans une marche définitive vers le toujours plus de croissance. Les fonds de pension américains comme les fameux fonds souverains exigent avec décontraction un rendement d'au moins 10 % par an.

Évidemment, cela ne tient pas debout. L'évolution humaine, observée depuis ses origines il y a 6 millions d'années, s'est toujours effectuée de façon cyclique, voire fractale (avec des cycles de cycles jusqu'au ne degré). Les civilisations égyptienne et chinoisepar exemple ont chacune connu une trentaine de dynasties prospères entrecoupées de périodes de crises décadentes et d'invasions barbares, à la manière d'un millefeuille ou d'un club sandwich. La notion de cycle régit d'une façon générale tout phénomène vivant ou naturel. Le climat, la météo, la pousse des arbres, les fluctuations de la Bourse et les aléas de la vie de couple épousent tout naturellement la courbe régulière d'une sinusoïde. Tout ce qui vit joue aux montagnes russes.

Cependant à l'échelle de deux ou trois générations, on a l'illusion d'optique d'une croissance ininterrompue. Cette période de croissance un peu plus longue que les précédentes s'explique par des phénomènes exceptionnels complémentaires :

1/ La découverte du bas de laine énergétique de la planète : le capital fossile enfoui dans la cave.

2/ La transformation de ce capital fossile en capital économique par les États-Unis d'abord (au xxe siècle), puis par l'Europe et le Japon (pendant les fameuses Trente Glorieuses) et actuellement par le reste de l'Asie.

3/ La fusion des économies mondiales dans le cadre de la mondialisation des échanges et de l'information (Internet), avec les gains gigantesques de productivité qu'apporte toute fusion.

Ces trois phénomènes, comme les allumettes de la petite fille du même nom, ne peuvent être utilisés qu'une seule fois. Prochainement, 3 limites seront atteintes :

1/ Le bas de laine fossile de Grand-Maman aura été dilapidé.

2/ L'ensemble de l'Eurasie aura atteint le niveau de performance maximal compatible avec le reste des ressources disponibles : le feu (énergies fossiles), l'eau (douce), l'air (non pollué) et la terre (non contaminée). L'empreinte écologique moyenne d'un Terrien a déjà dépassé les limites naturelles. Quid des pays développés ?

3/ L'intégration des économies mondiales aura été réalisée. Chacun sera en mesure d'échanger immédiatement avec l'interlocuteur mondial le plus pertinent.

Ces réservoirs de croissance épuisés, un problème essentiel se posera : celui du surcroît de masse monétaire en circulation. Aujourd'hui, l'économie monétaire représente environ le centuple de l'économie réelle. Pour 1 dollar de pétrole, de blé ou de médicament en circulation dans le monde réel, il y a environ 100 dollars qui circulent entre les banques, les bourses et les innombrables intermédiaires financiers qui n'apportent pas grand-chose au Schmilblick. Ce surcroît de monnaie garde un peu de sens tant qu'un pari reste possible sur la croissance elle-même, car tant qu'il y a des espoirs de bénéfice, on trouve des prêteurs ou des investisseurs. En d'autres termes, l'Occident peut prolonger artificiellement son train de vie en faisant tourner la planche à billets le temps que l'Orient achève son propre cycle des 30 glorieuses. Mais cette situation ne saurait durer bien longtemps car après les Téra-dollars injectés en 2008 dans la relance, toutes les cartouches budgétaires sont épuisées. Au 4e choc pétrolier, tout l'échafaudage pourrait bien s'effondrer.

L'économie monétaire se recale alors d'urgence sur l'économie réelle. L'inflation efface alors les dates insolvables souscrites par la génération occidentale précédente. 1 dollar réel de feu (pétrole), d'eau (potable), de terre (cultivable) ou d'air(respirable) se négocie brutalement au tarif de 100 dollars monétaires. La phase finale de l'exponentielle montante est suivie, comme il se doit, par la phase initiale de l'exponentielle descendante. La cuite est à la mesure de l'ivresse.

Dans ce contexte, la conception judéo-chrétienne du progrès continu rend la place à la conception asiatique du temps cyclique. La notion de saisonnalité reprend ses droits. Le recyclage rationnel des ressources devient incontournable. Comme l'affirmait en son temps l'Ecclésiaste, il y aura toujours un temps pour la récolte, un autre pour les semailles et la germination.

Les générations normales du futur, comme les générations normales du passé s'accommoderont de l'alternance d'étés actifs et d'hivers passés au coin du feu. L'hiver se remettra humblement au service de l'été et du recyclage de ses déchets.

Le cycle des biomatériaux

Les matériaux utilisés dans le cadre du logement seront alors, aussi souvent que possible, des biomatériaux. Les maisons seront construites en bois issus de forêts protégées. Les toits végétalisés seront faits de terreau cultivé ou de panneaux solaires. L'eau sera utilisée plusieurs fois avant d'être donnée aux végétaux sur place. À l'exemple de l'hôtel Camper à Barcelone, elle sera par exemple d'abord utilisée dans la salle de bain (douche équipée de détergents végétaux), puis dans les toilettes (chasse d'eau), enfin dans l'irrigation d'un mur végétal (fruits et légumes). Les vêtements privilégieront des végétaux comme le lin, le chanvre et le coton cultivés biologiquement plutôt que les matériaux synthétiques dérivés du pétrole comme les Nike ou le Gore Tex. Les véhicules consommeront des biocarburants. Les énergies renouvelables, notamment végétales, seront privilégiées dans le chauffage ou la climatisation des logements. Avant d'être rejetée bêtement dans l'atmosphère, la chaleur sera, à l'instar de l'eau, recyclée au maximum. La ventilation double flux (VMC double flux) permettra par exemple, grâce à un échangeur de chaleur, que l'air vicié sortant réchauffe l'air froid neuf qui vient l'hiver le remplacer. L'été, on pourra également imaginer l'inverse : c'est le principe du puits canadien. La notion de saisonnalité sera ainsi systématisée : les ressources matérielles, énergétiques et naturelles s'inscriront dans un cycle à deux temps (1) utilisation, (2) récupération, modèle qui peut tourner en boucle à la différence du modèle dominant aujourd'hui : (1) utilisation, (2) dispersion, qui, lui, est destiné à s'épuiser rapidement.

La force des relations faibles

La notion de recyclage pourra également être étendue aux activités humaines. À l'exemple des végétaux, les êtres humains produisent en permanence toute une série de déchets : maladies, mauvaise humeur, fatigue, vieillesse. Plutôt que de les ignorer ou de les dénoncer comme des scandales (« think positive »), il devrait être possible de les rentabiliser, de les recycler à leur tour. De la même façon qu'un compost installé dans le fond du jardin (ou un lombricomposteur installé dans l'appartement) fermente les déchets végétaux et les transforme en terreau fertile, les longues soirées d'hiver ou les vacances de Noël peuvent ainsi être mises au service d'une solitude régénératrice. Les feux de cheminée sont favorables à l'introversion, la méditation, la lecture, l'écriture. La tenue d'un journal ou le tri des photos facilitent par exemple le bilan d'une année, l'analyse de ses échecs ou de ses succès, l'extraction de leurs enseignements.

D'une façon générale, l'hibernation favorise la régénération.

La chaîne des générations


Le recyclage des compétences devra également constituer un terrain d'expérience. Il est communément admis, du moins dans un pays comme le nôtre, que la retraite est un « avantage acquis », un assoupissement légitime, un dû inviolable et sacré. Pourtant, que de gâchis ! Tout le monde est perdant. Le capital-expérience de toute une génération passe aux ordures ménagères. Les jeunes y perdent le complément sagesse à l'enseignement, purement technique, qu'ils reçoivent de l'école. Nombreux sont les professionnels surinvestis qui, en prenant leur retraite, s'effondrent et laissent leur santé, physique et mentale, se délabrer. Les dépressions, les divorces, les attaques cardiovasculaires connaissent des sommets au moment du divorce avec la vie active. Pourquoi ne pas imaginer le recyclage de l'expérience ? Pourquoi ne pas imaginer l'assistance scolaire à domicile par des seniors bénévoles, le coaching des jeunes cadres stressés, la rediffusion du savoir-faire accumulé sur des sites wiki ?

L'hiver d'une vie peut être, au lieu de la fin du monde, le temps des semailles et de la germination du monde en devenir.

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