Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
Un paradigme sans avenir [publié le 07 novembre 2011]
La meilleure façon de comprendre la santé, c'est d'avoir côtoyé personnellement la maladie. Le meilleur moyen de saisir le développement durable, c'est de vivre personnellement dans le provisoire. Or le sens de l'éphémère n'a jamais été aussi bien partagé que par les hommes de ma génération. C'est un peu comme si nous assistions en direct à la fin de l'Empire Romain : une fin d'Empire qui ne s'étendrait pas sur quatre siècles mais sur vingt ans. Appelons quelques chiffres : depuis un siècle l'être humain a grandi en moyenne de vingt cinq centimètres, il a pris en moyenne un surpoids de vingt cinq kilos, son espérance de vie a augmenté elle aussi de vingt cinq ans. Cela fait beaucoup de vingt cinq. La population du monde n'a pas augmentée, elle, de 25%, mais de près de 500%. On se plaint beaucoup en France de la baisse du pouvoir d'achat mais le PIB mondial a lui, augmenté, en un siècle de 5.000% en parité de pouvoir d'achat. Le nombre de chercheurs, de professeurs, de connaissances scientifiques ou de productions culturelles ont explosé bien plus encore. Si la température de l'eau s'approche ainsi du point d'ébullition, la taille de la planète n'a elle pas augmentée d'un centimètre. Le nombre de mètres carrés cultivables n'a pas doublé. Il semblerait même qu'il ait légèrement diminué, sur un sol plus pollué, ruiné par l'érosion, épuisé par le surmenage. Le nombre de mètres cubes de pétrole, de gaz naturel ou d'eau potable n'a pas progressé de 25%. Il a même diminué de moitié depuis le début du vingtième siècle. Le cuivre, le caoutchouc, l'uranium et même l'air non pollué sont en passe de devenir des ressources en voie de disparition. Il y a flambée des prix sur les marchés. Le capital-diversité déclinant des plantes, des animaux et des cultures locales devient l'objet de toutes les spéculations, notamment touristiques. Tout ce qui devient rare provoque des grimpées en Bourse. Nous avons donc la chance exceptionnelle, vous et moi, de vivre notre vie personnelle au cœur d'un moment unique de notre longue histoire de six millions d'années, ce qu'on appelle en mathématiques le point d'inflexion d'une courbe. Tonton Malthus n'aurait pas pu inventer une illustration aussi parfaite de sa théorie selon laquelle la consommation de l'espèce ne peut pas croître durablement de façon géométrique tandis que les ressources régressent de façon arithmétique. Aucune autre génération ne pourra sans doute jamais autant savourer la sensation aigüe du provisoire, de l'éphémère, de fin d'un monde sûrement, de fin du monde peut être. Peut être bien que tout s'explique au fond par la simple découverte des énergies fossiles et de leurs pouvoirs étranges. Derrière la spectaculaire croissance de l'Europe, de l'Amérique et plus récemment de la Chine, il n'y a au fond qu'un effet de levier dû au pétrole. Comme les épinards rendaient Popeye mille fois plus fort, le pétrole permet à un agriculteur motorisé de produire aujourd'hui cent fois plus de calories-céréales que son ancêtre armé d'une faux. Mais qu'est-ce que le pétrole ? C'est le produit de la condensation énergétique d'une bonne partie de la biomasse au cours des cinq cent derniers millions d'années, piégée dans le sous-sol et transformées par de patientes réactions chimiques. C'est en quelque sorte du soleil « zippé », un héritage d'un demi-milliard d'année. C'est le bas de laine de grand maman Nature, fruit de toute une vie d'économie, découvert par hasard par les petits enfants indignes que nous sommes et flambé à Vaux le Vicomte en une seule soirée. Le temps du pétrole, soit environ 200 ans, sur une échelle de 500 millions d'années, c'est en effet un rapport d'environ 9 minutes à l'échelle d'une vie de 80 ans. Que trinquent les coupes de Champagne ! Toutes les disciplines savent que les excès induisent rapidement un excès contraire équivalent dans le rapport intensité/durée. Les économistes appellent cela le cycle de Kondratiev, les historiens ou les sociologues une réaction, les psychologues une surcompensation, les horlogers un mouvement de balancier. Le Big Bang de notre jeunesse va maintenant se transformer un Big Crunch. Peut être est-ce une histoire encore de quelques années. Personne ne sait exactement combien. Mais nous aurons eu le privilège d'avoir vécu la génération la plus excitante de l'histoire : l'explosion exponentielle de tout pendant la première partie de notre vie, et l'implosion qui en découle immédiatement après. Tout ce qui est excessif est en effet éphémère. N'est durable que ce qui est équilibré, multicolore, ambigu, associé à son contraire. La croissance quantitative, exponentielle ou linéaire, ne peut durer qu'un temps. La sur-médiatisation et la sur-monétarisation artificielles peuvent masquer un temps encore l'imminence de l'effondrement. On peut jouer encore un peu à créer de la valeur fictive sur des valeurs en bourse, des marques à la mode, ou des i-phones archi-médiatisés. Mais aucun nénuphar ne peut doubler indéfiniment de taille chaque année à la surface d'un étang.
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