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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

Qui êtes-vous (vraiment) ? [publié le 21 novembre 2011]

Réconciliez votre caractère avec votre entreprise

Plus une question est simple et plus il est parfois difficile d'y répondre. Pour s'en convaincre, il suffit de poser à votre plus proche collaborateur, cette question élémentaire “Qui es-tu ?”. Essayez.

La question de qui nous sommes est pourtant supposée, dans notre culture individualiste, être le grand point d’arrivée et le grand point de départ. Pour le responsable RH, l’approche différentielle des collaborateurs est devenue la clef secrète de la motivation, de l'implication et de la créativité individuelle. Pour le spécialiste du Marketing, chaque individu est devenu à lui seul un marché. Il a des besoins spécifiques et ne réagit désormais favorablement qu'à la communication individualisée. Dans une économie complètement tournée dorénavant vers les services (les usines vont à l’Est ou en Chine), ce qu'il faut bien appeler le marché des caprices personnels est le seul à pouvoir ouvrir encore des perspectives. La question “Qui est-il ?” devient un préambule incontournable.

Mais la question “Qui êtes-vous ?” est inquiétante. Elle plonge dans le désarroi non seulement les têtes pensantes du Marketing ou des Ressources Humaines, mais également la totalité des dirigeants, des cadres, des chefs d’équipe. Elle désespère les parents qui ne comprennent plus les jeunes (férus de nouvelles technologies), les jeunes qui ne comprennent plus leurs parents (obnubilés par l'orthographe et les performances scolaires). Elle vous angoisse vous et moi chaque matin quand nous nous regardons dans le miroir et que la question “Qui es-tu ?” se transforme en “Qui suis-je ?”.

Les deux derniers siècles se sont passionnés pour la personnalité. Marx a affirmé que la personnalité était un fruit de l'Economie ; Kretschmer, de la Nature ; Malraux, de la Culture ; Freud ou Françoise Dolto, de la petite enfance ; Sartre et les Cognitivistes (Beck, Ellis, Debray) d'une logique subconsciente mais au fond volontaire. Depuis cinquante ans, des sectes ou des courants religieux modernes s'y sont mis à leur tour, sans compter la horde des gourous du Self Management ou du Management tout court. Chacun y est allé de sa sauce. Chacune des écoles s'est d'abord empressée de condamner toutes les autres. Résultat : l’obscurité est devenue totale. Non seulement plus personne ne comprend plus personne. Mais plus aucune approche n’est crédible, faute d'avoir été épargnée par ce qu'il faut bien appeler la concurrence. La question “Qui es-tu ?” est devenue une question terriblement embarrassante. Si depuis mon adolescence, je suis personnellement hanté par cette question, je n'ai pas de réponse supplémentaire à apporter. Tout ce qui pouvait être dit l’a déjà été ainsi que son contraire. Une école de plus n'apporterait pas grand-chose. J'ai seulement essayé, au travers de l’Institut (dont c'est le cœur de métier) de mettre au point une synthèse facile d'utilisation. A vingt ans, j'appelais cette synthèse “Morpho Caractérologie” (peut-être avez-vous participé à une des formations que j’animais à cette époque). A quarante ans, je l'ai rebaptisé “Communication Différentielle®”, expression qui a depuis fait fortune au Canada. Aujourd’hui, je vous proposerais bien l’appellation de “Dynamique du caractère”, mais comme par définition, cette approche ne cessera jamais d’évoluer, vous pouvez lui donner le nom que vous voulez.

Cette notion de logique individuelle ressuscite une idée d'autrefois, celle de la destinée personnelle. Circulaire plutôt que linéaire, celle-ci abonne les individus à des rencontres ou à des expériences qui doivent peu au hasard. Les proches et les collaborateurs sont souvent les complices (à leur insu) d'un jeu qu’ils entretiennent, d'une pièce qui se rejoue tous les jours à la même heure dans un certain théâtre. Casser le jeu n'est pas tout à fait impossible. Les Ateliers de gestion de Soi organisés par l’Institut ont pour vocation de vous y aider (pages 60 et 65). Mais il faut pour cela beaucoup de clairvoyance et de courage intérieur. Dans la plupart des cas, le schéma central est stable. Chacun passe sa vie à chanter sa chanson, souvent de plus en plus forte. Le secret le mieux gardé des managers efficaces est peut-être au fond qu'il faut s'accepter comme on est et qu'il faut accepter les autres comme ils sont.

Votre entreprise ou votre organisation se trouve être, elle aussi, responsable, comme la famille proche, de la personnalité de ses membres. On ne dira jamais assez combien la personnalité est au fond rationnelle. Par les statuts qu'elle attribue, les récompenses (ou les sanctions) qu’elle offre, les règles du jeu qu'elle expose (ou qu'elle suppose), votre établissement est un formidable théâtre où chacun essaie de trouver sa place et jouer désespérément la seule pièce qu'il connaisse… la sienne. L'entreprise distribue inévitablement des rôles, des masques et des costumes. La personnalité que vos collaborateurs affichent n'est souvent qu'une réponse logique à la logique de leur position. La preuve en est qu’il suffit quelquefois de changer l'organigramme ou la disposition des bureaux pour transformer les hommes.

Autrement dit, l’entreprise n’a souvent que les collaborateurs qu'elle mérite.

Enfin le temps qui passe réconcilie souvent les destinées individuelles et collectives. Le caractère des hommes finit souvent par épouser celui de leur famille d'adoption. Si la vie professionnelle (et peut-être aussi la vie tout court) sert bien à quelque chose, c’est peut-être également à expérimenter l'inverse de ce que l’on est. Ce que l’on appelle la maturité (professionnelle ou personnelle) n’est peut-être au fond rien d'autre que l'art de mettre de l'eau dans son vin (sans perdre le goût du vin). Oser son caractère sans être marginalisé n'est ni une aventure facile ni une aventure impossible. Le voyage est souvent passionnant. Souvent l’homme en se défaisant se fait.

A la question la plus importante que vous puissiez poser à votre interlocuteur : “Qui es-tu ?” la réponse est donc nécessairement complexe, ambiguë, troublante. Une partie de la réponse se trouve en effet dans le “Qui sommes nous ?” et donc dans l’inquiétant “Qui suis-je ?”. Aux questions complexes, il faut des réponses globales, synthétiques mais simples, pratiques, utiles dans l'action. Ici se niche le cœur de métier de l’Institut, mon cœur de métier depuis toujours. La réponse à mon propre “Qui suis-je ?” ne serait-elle pas dans la question “Qui êtes-vous” ?

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