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Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field
Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011

La non-conventionnelle attitude [publié le 01 novembre 2011]

L'impasse

Cet article fait le constat d'un paradoxe de notre temps : l'interdépendance maximale des individus compliquée par leur incapacité à se comprendre les uns les autres.

Il explore également deux pistes de consolation : l'une fondée sur l'approche multi -culturelle ou -conventionnelle ; l'autre sur la remontée dans l'arbre des primitives d'un raisonnement donné.

Il synthétise ces deux approches dans une façon nouvelle de gérer une organisation, le « management non conventionnel » qui n'est pas un plan B mais une approche vivante qui remet en cause systématiquement toute forme de systématisme.

Il élargit enfin la notion à celle de « non conventionnelle attitude » (NCA) qui consiste à repositionner les problèmes que l'on rencontre en redéfinissant leurs contextes ou leurs schémas de fonctionnement.

Cet article ne fait pas le procès de principe des conformismes. Les organisations industrielles se sont construites sur l'attitude conventionnelle et prévisible des classes moyennes. La cohésion des sociétés les mieux organisées du monde (Japon, Allemagne, Singapour) repose sur la discipline personnelle. L'équilibre des plus anciennes (Chine, Inde) repose le dépassement de l'individualisme.

Cet article constate simplement que dans un monde de plus en plus mobile, l'immobilité de principe est devenue anachronique.

Un dans Tout

Le premier semestre 2011 est exemplaire du point de vue de l'interdépendance planétaire. Les tremblements du Japon ont fait trembler tous les humains. Fukushima remet en cause la politique énergétique de tous les pays. Le basculement de la Tunisie dans la démocratie entraîne le crépuscule des dictateurs. Les fredaines d'un ex-patron du FMI déterminent indirectement le montant des impôts payés par les européens. La crise de la dette en Grèce met en péril l'ensemble de la Zone Euro tandis que celle de la dette américaine risque de plonger l'ensemble de la planète dans une récession sans précédent. Jamais tout n'a été autant lié à tout. Le cumul de l'abolition des frontières, de l'universalité de l'information et de l'accélération du  temps médiatique aboutissent à une situation limite où tout événement local impacte le global. L'humanité a complété son unité, elle est devenue un être vivant unifié, un système organique où tout est lié à tout. L'interdépendance est devenue la norme. Le sentiment de solitude qui accable parfois l'individu égaré dans son individualisme est compensé par sa perte totale d'indépendance objective. Il est devenu « Un dans Tout »

L'impossible coïncidence

Si la même réalité s'impose désormais à tous de manière universelle, il est cependant toujours impossible de la capter. Les individus évoluant de façon divergente sous l'effet conjugué de leur caractère, de leur culture, de leur vécu et de leur situation personnelle, développent chacun un référentiel* impossible à transmettre parfaitement. Aussi chacun voit-il toujours midi à sa fenêtre, avec les lunettes de sa vérité individuelle. Cette vérité qui lui permet de lire le monde constitue en quelque sorte un compromis perpétuellement renégocié entre la réalité brute (que personne au fond ne connaît vraiment) et le paramétrage singulier de son Espace-Temps personnel (que l'idéologie libérale encourage fortement). En d'autres termes, la vérité d'un individu se doit d'être simultanément 1/ Relativement utile (sinon l'individu ne pourrait plus s'intégrer aux milieux qu'il fréquente) et 2/ Relativement confortable (sinon l'individu ne pourrait plus retrouver sa cohérence intérieure). Pour une réalité devenue universelle il y a donc autant de vérités qu'il y a d'individus singuliers. La symphonie se double d'une cacophonie.

Les mésaventures de l'ex-directeur du FMI sont remarquables de ce point de vue. La réalité précise de l'incident initial est depuis longtemps submergée sous les subjectivités : celle des intéressés, celles des acteurs de la justice américaine, celle des médias du monde entier et surtout celle des corps sociaux qui peuvent s'y projeter à loisir : les noirs contre les blancs, les femmes contre les hommes, les américains contre les français, les opprimés du monde entier contre les puissants de ce monde. La vérité une fois encore, c'est ce qui est confortable à penser, tenu compte de son origine et de sa situation particulière. La réalité, de son côté, c'est l'ensemble des faits qui durent et qui persistent lorsque le déchaînement des interprétations s'apaise. Plus les faits sont ténus, plus les systèmes de représentation s'emballent.

Ceci explique qu'on ne peut jamais capter la vérité de l'autre. La vérité de l'autre est moins construite sur des faits que sur une conjugaison subtile de ressentis personnels dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Les décalages de référentiel et l'impossible accord autour de la réalité sont donc paradoxalement la réalité même, le tissu délicat dans lequel seront taillées les guerres, les guerres civiles et les guerres domestique.

Certes, on peut se rassurer, se donner du confort psychologique et se dire qu'avec le temps on devient tolérant et sage. C'est oublier que la réalité, elle, est rarement confortable : ce n'est pas sa mission. Avec le temps les relations développent une spécialisation des rôles, une comédie des contraires où chacun accentue ses petites différences et particularités. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la plupart des couples attablés dans un restaurant et qui n'ont plus rien à se dire. L'histoire d'un couple ressemble parfois à un entonnoir dont le diamètre est toujours plus étroit, au lit d'un fleuve amazonien remonté du delta vers la source.

Tout dans un

Si la parfaite coïncidence est utopique, si la parfaite superposition de mon référentiel à celui de mon interlocuteur relève du conte de fée, il y a des consolations possibles.

Bien sûr il y d'abord la piste de la communion religieuse censée dépasser / transcender la réalité des problèmes d'incompréhension personnelle. Mais vu l'Histoire, on peut toujours soupçonner une religion de ne rassembler les appartenant d'une tribu donnée que pour mieux la dresser contre les autres les tribus. De ce point de vue, les polythéismes s'avèrent souvent moins querelleurs que les monothéismes. Le Catholicisme comme l'Islam prêche la croisade ou la guerre sainte. Ce n'est pas le cas du Panthéisme hindou. Et ceci nous indique peut être une piste plus sérieuse d'échappée à l'enfer de l'isolement : la poly-représentation*.

 On peut en effet se dire que si aucune vérité n'est parfaitement adéquate, c'est-à-dire parfaitement conforme à la réalité, une collection de vérités différentes a plus de chance de s'en rapprocher. Chaque vérité corrige alors les autres de ses imperfections. Et si l'absolu reste hors de portée, on est moins dupe de son aveuglement. Les croyances, en se relativisant les unes les autres, réduisent les risques d'envoûtement ou d'intoxication.

Cette culture des vérités parallèles se développe par la confrontation multiculturelle, les voyages exotiques, les rencontres improbables, les expériences qui dérangent. Peu à peu les « vérités officielles », celle de l'Ecole, de la Presse à grand tirage ou de la télévision laissent la place à un bouquet de vérités parallèles dont aucune ne prétend plus à l'exclusivité. Il en ressort une attitude non conventionnelle et parfois un profil personnel, celui de l'individu « multidimensionnel » dont le regard sur les choses est démultiplié par toutes les cultures qui l'ont influencé. Le principe « Un dans Tout » imposé par les nouveaux contextes technologiques, économiques ou géopolitiques trouve une espèce de contrepoids dans le principe « Tout dans Un ».

C'est un peu dans cet esprit que je me suis passionné longtemps pour les galeries de portraits comme l'Atlas des caractères, le défilé des personnalités difficiles ou l'approche multiculturelle. Si chaque modèle isolément risque d'enfermer la richesse d'un individu dans les limites étroites d'un stéréotype ou d'une représentation utile mais simpliste, l'usage simultané d'un grand nombre de grilles de lecture devient libératrice.

A la recherche des primitives

Il existe une troisième attitude qui elle aussi peut consoler de l'impossible coïncidence.

L'analyse mathématique a adopté depuis Leibnitz au dix-septième siècle un ordre de filiation entre les fonctions exprimées par des graphes. En aval les dérivées, en amont les primitives. L'accélération est ainsi une dérivée de la vitesse.

On peut s'inspirer de ce modèle pour les raisonnements de la vie ordinaire et utiliser la notion de « primitive » pour identifier les principes implicites sous-jacents aux principes énoncés.

Exemple : un directeur commercial vient de quitter une entreprise. Le réflexe naturel est de se mettre en quête d'un remplaçant. L'analyse des primitives met le doigt au contraire sur un lot de postulats et invite à la remise en cause : « Avons-nous vraiment d'un directeur commercial » ? ou un octave plus haut : « Avons-nous vraiment besoin d'une organisation hiérarchisée au sein de notre équipe commerciale » ?

En amont de ces primitives se trouvent d'autres primitives plus abstraites encore : « Le schéma hiérarchique traditionnel est-il vraiment adapté à notre petite équipe » ? « N'aurions-nous pas intérêt à nous trouver un réseau de distribution partenaire plutôt que de démarcher nos clients nous-même » ? Etc.

L'exploration des primitives est bien sûr dérangeante dans la mesure où elle ébranle notre référentiel de principes, de protocoles, de procédures... autant de concepts qui comme celui de « primitive » commence par le préfixe latin « Pr » qui signifie « Premier ». Les prémices de notre pensée, ses infrastructures même sont menacées. Et la rupture des fondations met en péril l'équilibre de l'immeuble. Tout a hélas un prix : celui qu'il faut pour sortir de son isolement relationnel et de son immobilisation intellectuelle est élevé.

Dans un monde mouvant où Tout impacte Tout de manière accélérée, les certitudes immobilisantes ont également un coût très élevé. S'il est bien difficile d'échapper au noyau dur de ses certitudes les plus inconditionnelles (« Je dois être le meilleur dans mon domaine », « Je suis entouré d'adversaires potentiels qui veulent tous ma peau »), on peut flirter avec la liberté créatrice en adoptant la pratique d'Einstein : « Quand on se trouve d'un problème insoluble, il faut passer au niveau conceptuel supérieur ». C'est ce qu'il fit lui-même avec le Temps quand il transforma de Constante en Variable. En d'autres termes, l'échappatoire d'une impasse apparente se trouve souvent dans la remise en cause des pensées invisibles qui se cachent sous nos pensées visibles. Si la réalité reste hors d'atteinte, je peux m'en approcher de manière tangente par la pratique de l'abstraction, par l'escalade aussi haut que possible dans l'arbre des primitives, par l'expérimentation des dérivées multiples, par l'anticonformisme des profondeurs.

La déconstruction créatrice

Ce parcours s'accommode évidemment assez mal de l'intolérance à l'incertitude. Les vieilles cultures hiérarchisées de la planète font de leur mieux pour assurer le formatage irréversible des cerveaux de leurs petits-enfants. D'autres sont plus ouvertes : La Bible est pleine de prophètes sans complexes qui secouent allègrement le cocotier (ou plus exactement l'olivier). Le Nouveau Testament se différencie de l'Ancien par son refus des attitudes réglementaires et ses prises de recul vis-à-vis des tables de la loi : Jésus ne dit jamais ce qu'il faut faire, n'édicte jamais de dogmes ou de procédures, préfère les paraboles qui laissent à chacun sa liberté d'interprétation, se contente de taquiner les certitudes, de dénoncer l'hypocrisie, de restituer à chacun sa liberté de mouvement. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cela qu'il finit crucifié : les académiciens n'ont jamais trop aimé les jeunes poètes en herbe.

Dans l'entreprise de demain (c'était déjà le cas dans celle d'hier) le leader doit paraître sûr de lui. La crédibilité de son leadership s'appuie sur sa capacité à réduire la marge d'incertitude - et d'inquiétude, des hommes qu'il doit conduire à la victoire. La cohérence de l'action collective en dépend. Mais intérieurement il doit être au contraire habité par la passion du doute. Le doute est la vérité des forts. Car rien ne met plus en danger une organisation que ses tabous.

La réussite d'un projet économique ou politique, collectif ou personnel dépend de l'aptitude de ses acteurs à la déconstruction volontaire. C'est un peu à cela que servent les guerres : elles sont suivies en général d'une croissance remarquable, et ceux qui s'en sortent le mieux sont souvent ceux qui ont été les moins épargnés, comme l'Allemagne ou le Japon au lendemain de la seconde guerre mondiale. Les entreprises qui traversent le mieux le temps sont souvent les plus aptes à la métamorphose (le cas de Nokia, passé de la scierie familiale au téléphone portable, est ici exemplaire). Les personnes âgées les plus intéressantes sont souvent celles qui ont passé leur vie à se défaire comme Pénélope défaisait son tricot. L'homme en se défaisant se fait. Le secret de bien des réussites durable réside dans un effort durable de déconstruction créatrice.

Le management non conventionnel

Appliqué au management d'une entreprise, cette attitude ne saurait aboutir à l'élaboration d'un manuel de bonne conduite. Ce qu'il faut appeler le « management non conventionnel » n'offre pas un modèle de remplacement au modèle en vigueur. Il est un jeu de massacre volontaire (mais contrôlé) à l'égard de tout modèle, quel qu'il soit. Il est une attitude de chasse aux habitudes.

Le management non conventionnel consiste à introduire volontairement et périodiquement une certaine dose de chaos dans l'entreprise de façon à l'assouplir, à la faire évoluer, à améliorer son adaptation à un environnement qui (malheureusement) s'obstine à bouger tout le temps.

Plusieurs pistes peuvent être explorées :

-        L'abandon de la culture des protocoles, des procédures et des principes.

-        Le décloisonnement des fonctions, des espaces de travail et du temps travaillé.

-        La décentralisation des décisions et la réduction des hiérarchies formelles.

-        La centralisation des systèmes d'information et leur accès ouvert depuis la périphérie.

-        La réduction au minimum des espaces et des objets individuels comme l'ordinateur fixe, l'armoire ou le bureau individuel fermés à clef.

-        L'abandon des frontières artificielles entre vie professionnelle et vie privée.

-        L'abandon du découpage d'une vie en zones étanches : temps de l'apprentissage, temps professionnel, temps des loisirs, temps de retraite etc.

Ici se pose bien sûr la question des seuils de tolérances, variables d'un individu à l'autre en fonction de son âge, de sa nature, de sa culture, de son parcours ou de sa situation. Tout le monde ne peut pas faire le sacrifice permanent de son identité, de son squelette mental, de ses niches ou de son nid douillet. Il y a donc la question du dosage à régler. Concrètement il s'agit d'injecter dans l'entreprise la plus forte dose possible d'anarchie supportable pour les individus.

On pourra faire évoluer les individus peu à peu en diffusant une culture partagée du changement et du décloisonnement. Le recours à la formation pourra  être payant. On pourra pratiquer certains jeux comme le brainstorming à l'envers* ou l'organigramme à l'envers*. Le jeu et l'humour seront des auxiliaires précieux. La pratique des multimodèles* comme ceux de la Caractérologie ou de l'approche multiculturelle seront d'un secours précieux.

Les entreprises d'hier ressemblaient à des machines, celles d'aujourd'hui ressemblent à des ordinateurs, celles de demain ressembleront de plus en plus à des êtres vivants. L'environnement devient en effet toujours plus interdépendant, complexe, mouvant, vivant. Une organisation calquée elle-même sur le modèle des êtres vivants à beaucoup plus de chance d'y trouver... et d'y garder sa place.

La recontextualisation

Ce que nous appellerons la « non conventionnelle attitude » (NCA) élargit le cadre du management non conventionnel et invite à prendre du recul vis-à-vis de toute forme d'immobilité, toute forme d'attitude inconditionnelle. Elle propose de recadrer les problèmes redéfinissant leurs schémas de fonctionnement ou leurs contextes. D'où la notion de recontextualisation*.

Différents niveaux de recontextualisation peuvent être pratiqués :

Ø  La dynamique du caractère* décrite dans l'Atlas des caractères

Ø  La redéfinition culturelle* décrite dans le Dictionnaire des mots en voie de disparition.

Ø  La communication différentielle* décrite dans le Manuel des relations humaines

Ø  La gestion de soi* décrit dans le Précis d'efficacité personnelle

Ø  Le management non conventionnel* décrit dans l'Aide-mémoire du chef d'entreprise.

Quel que soit l'angle d'approche, on s'approche toujours de la même conclusion : dans un monde de plus en plus mobile, l'immobilité est un luxe dangereux.

La plupart des problèmes apparemment insolubles prennent appui sur des stéréotypes, des préjugés ou des principes un peu tabous que personne n'ose remettre en cause en remontant suffisamment haut dans l'arbre des primitives (comme la légitimité de l'Ecole, de l'Etat ou de la hiérarchie au sein de l'entreprise). Le rétablissement des actions efficaces et des relations fluides sera restitué par une culture des alternatives nourries de portraits imaginaires ou d'expériences vécues, par une interanalyse* de ses schémas relationnels, une intranalyse* de son architecture mentale, une créativité lexicale sans complexe* (les * de cet article sont des exemples de mots inventés) et surtout une bonne dose de liberté intérieure.

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