Interview de François Bocquet sur LCI par Michel Field - 17/20 du 15 mars 2011
La décapitalisation optimale [publié le 19 décembre 2011]
L'accumulation de capital, indispensable jusqu'à un certain point dans une économie industrielle, perd une grande partie de son sens dans le cadre d'une économie de service. A quoi cela sert-il de pouvoir écouter dix mille chansons ou de regarder dix mille films quand on n'a le temps ou le goût nécessaire de n'en apprécier que quelques uns dans une journée ? Par ailleurs l'accroissement illimité du capital matériel de tous est en train de devenir matériellement impossible. Si chaque foyer asiatique disposait aujourd'hui, comme il en rêve, d'autant d'automobiles et de litres d'essence qu'un foyer français, il n'y aurait avant vingt ans plus une goutte d'essence dans l'ensemble du monde. Et si chaque habitant de Mumbay ou de Sao Paolo habitait dans une grande villa au bord de la mer, il faudrait que la ville s'étende sur plus de mille kilomètres de côtes. La croissance matérielle quantitative est donc purement et simplement impossible si elle s'inscrit dans la notion traditionnelle de « propriété privée ». La rotation des ressources Tout change dès le moment où l'on devient capable d'imaginer la croissance « autrement ». Ce qui compte en effet, au fond, ce n'est pas la possession légale mais l'utilisation effective. L'usufruit compte au fond davantage que la nue propriété. Le succès du Velib (ou de son équivalent dans un grand nombre de villes européennes) révèle que la mise en commun de cinquante mille bicyclettes permet d'effectuer autant de trajets que la propriété privée d'un million de vélos. Alors pourquoi ne pas imaginer la même chose avec les automobiles, les appartements de vacances ou les bureaux ? Les industriels savent depuis fort longtemps que l'accumulation massive de capital n'a aucun sens si elle n'est pas accompagnée d'une rotation rapide de ce même capital. La rotation rapide des ressources allouées s'impose par ailleurs dans une économie orientée de plus en plus vers les services à la personne et les « expériences » personnelles éphémères et constamment renouvelées. De l'économie industrielle de la possession, on glisse vers une économie du service, de l'usage et de la fonction. Et si du « toujours plus », l'économie se déplaçait vers le « toujours mieux ». Et si l'alternative à la croissance quantitative était non pas une « décroissance » hasardeuse mais une « croissance qualitative », faite d'échanges accélérés d'expériences ou de formations mutuelles. Et si l'avenir économique appartenait à la relation, au ressenti, au vécu personnel plutôt qu'au patrimoine immobilier ou au portefeuille en bourse ?


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